‹ Émile (volume 2)Chapitre 233 sur 240 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

un présent qu'une dame de cette viUe lui a fait il n'y a pas long- > temps. Or, vous saurez que M. John est promis dans son pays k une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d'amour, et qui • Il mérite encore davanLige. Cette lettre est de la mère de sa maitresse, et je vais vous en traduire l'endroit qui a causé le dégât dont vous avez été le témoin.

« Lucy ne quitte point les manchettes de lord John. Miss Betty « Roldham vint hier passer l'après-midi avec elle, et voulut à toute « force travailler à son ouvrage. Sachant que Lucy s'était levée « aujourd'hui plus tôt qu'à l'ordinaire , j'ai voulu voir ce qu'elle « faisait , et je l'ai trouvée occupée à défaire tout ce qu'avait fait « hier miss Betty Elle ne veut pas qu'il y ait dans son présent « un seul point d'une autre main que la sienne. »

M. John sortit un moment après pour prendre d'autres manchettes, et je dis à son gouverneur : Vous avez un élève d'un excellent naturel; mais parlez-moi vrai, la leiirc de la mère do miss Lucy n'eat-elle point arrangée.» N'est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aux manchettes ? Non , me dit-il , la chose est réelle ; je n'ai pas mis tant d'art à mes soins ; j'y ai mis de la simplicité , du zèle, et Dieu a béni mon travail.

Le trait de ce jeune homme n'est point sorti de ma mémoire; il n'était pas propre à ne rien produire dans la tête d'un rêveur comme moi.

Il est temps de finir. Ramenons lord Johu à miss Lucy , c'est-àdire Emile à Sophie. Il lui rapporte avec un cœur non moins tendre qu'avant son déprt un esprit plus éclairé , et il rapporte dans son pays l'avantage d'avoir connu les gouvernements par tous leurs vices , et les peuples par toutes leurs vertus. J'ai même pris soin qu'il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d'hospitalité à la manière des anciens, et je ne serai pas fâché qu'il cultive ces connaissances par un commerce de lettres. Outre (juil peut être utile et qu'il est toujours agréable d'avoir des corres|)ondances dans les pays éloignés , c'est une excellente préciut ion contre l'empire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie , ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Hien n'est plus propre à leur ôtcr celte prise que le commerce désintéresse de gens sensés qu'on estime , lesquels , n'ayant point ces préjugés et les comb.itlanl par les leurs, nous donnent les moyens d'opposer «ans cesse les uns aux autres, et de nous ga-

rantir ainsi de tous. Ce n'est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas, ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement qui leur fait déguiser ce qu'ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu'ils y sont : de retour chez eux , ils en rabattent , et ne sont que justes. Je serais bien aise que l'étranger que je consulte eût vu mon pays , mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien.

Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelquesuns des grands États de l'Europe et beaucoup plus des petits; yC après en avoir appris les deux ou trois principales langues ; après y avoir vu ce qu'il y a de vraiment curieux , soit en histoire naturelle , soit en gouvernement , soit en arts , soit en hommes , Emile , dévoré d'impatience , m'avertit que notre terme approche. Alors je lui die : Hô bien '. mon ami , VOUS VOUS souvcnez du principal objet de nos voyages ; vous avez vu , vous avez observé : quel est enfin le résultat de vos observations? A quoi vous fixez-vous ? Ou je me suis trompé dans ma méthode , ou il doit me répondre à peu près ainsi :

« A quoi je me fixe.' à rester tel que vous m'avez fait être, et « à n'ajouter volontairement aucune autre chaîne à celle dont nie « chargent la nature el les lois. Plus j'examine l'ouvrage des « hommes dans leurs institutions , plus je vois qu'à force de vou- « loir être indépendants ils se font esclaves , et qu'ils usent leur '< liberté même en vains efforts pour l'assurer. Pour ne pas céder « au torrent des choses , ils se font mille attachements ; puis , « sitôt qu'ils veulent faire un pas, ils ne peuvent, et sont élonms « de tenir à tout. Il me semble que pour se rendre libre on n'a « rien à faire; il suffit de ne pas vouloir cesser de l'être. C'est « vous, ô mon maître, qui m'avez fait libre en m'apprenant à cén (1er à la nécessité. Qu'elle vienne quand il lui plait, je m'y laisse « entraîner sans contrainte; et comme je no veux pas la combat- « tre , je ne m'attache à rien pour me retenir. J'ai chei'ché dans « nos voyages si je trouverais quelque coin de terre où je pusse « être absolument mien ; mais en quel lieu parmi les hommes ne « dépend-on plus de leurs passions ? Tout bien examiné , j'ai trouvé « que mon souhait mémo était contradictoire ; car, dussé-je n? « tenir à nulle autre chose , je tiendrais au moins à la terre où j«

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