‹ Émile (volume 2)Chapitre 25 sur 240 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

C'est ici le second terme de la vie, et celui auquel proprement tiuit l'enfance ; car les mots in/atis et putr ne sont pas sjTionymes. Le premier est compris dans l'autre, et signifie qui ne peut parler: d'où vient que dans Valère-Maxime on trouve puemm infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l'usage de notre langue , jusqu'à l'âge pour lequel elle a d'autres noms.

Quand les enfants commencent à parler, ils pleurent moins. Ce • progrès est naturel ; un langage est substitué à l'autre. Sitôt qu'ils

uvent dire qu'ils souffrent avec des paroles, pourquoi le dii jicnt-ils avec des cris , si ce n'est quand la douleur est trop vive pour que la jKirole puisse l'exprimer? S'ils continuent alors à pleurer, c'est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu'une fois Kinile aura dit , J'ai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.

Si l'enfant est délicat , sensible , que naturellement il se mette à crier pour rien , en rendant ces cris inutiles et sans effet j'en taris bientôt la source. Tant qu'il pleure , je ne vais point à lui ; j'y cour» sitôt qu'il s'est tu. Bientôt sa manière de m'appeler sera de se taire , ou tout au plus de jeter un seul cri. C'est par l'effet sensible des signes que les enfants jugent de leur sens; il n'y a point d'autre convention pour eux : quelque mal qu'un enfant se fasse, il est très-rare qu'il pleure quand il est seul , à moins qu'il n'ait l'espoir d'être entendu.

S'il tombe , s'il se fait une bosse à la tète, s'il saigne du nez ,

il se cou |)e les doigts , au lieu de ra'emprcsser autour de lui

un air alarmé, je resterai tranquille , au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c'est une nécessité qu'il l'endure; tout mon empressement ne servirait qu'à l'effrayer davantage et augmenter sa sensibilité. Au fond , c'est moins le coup que la crainte qui tourmente , quand on s'est blessé. Je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse; car trcs-sûrement il jugera de son mal

à8 EMILE.

comme il verra que j'en juge : s'il me voit accourir avec inquiétude , le consoler, le i)laindre , il s'estimera perdu : s'il me voit garder mon sang-froid , il reprendra bientôt le sien , et croira le mal guéri quand il ne le sentira plus. C'est à cet âge qu'on prend les premières leçons de courage , et que , souffrant sans effroi de légères douleurs , on apprend par degrés à supporter les grandes. Loin d'être attentif à éviter qu'Emile ne se blesse , je serais fort fâché qu'il ne se blessât jamais, et qu'il grandit sans connaître la douleur. Souffrir est la première chose qu'il doit apprendre , et celle qu'il aura le plus grand besoin de sfivoir. Il semble que les enfants ne soient petits et faibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si l'enfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe ; s'il se frappe avec un bâton , il ne se cassera pas le bras ; s'il saisit un fer tranchant , il ne serrera guère , et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu'on ait jamais vu d'enfant en liberté se tuer, s'estropier, ni se faire un mal considérable , à moins qu'on ne l'ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés , ou seul autour du feu , ou qu'on n'ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines qu'on rassemble autour d'un enfant pour l'armer de toutes pièces contre la douleur, jusqu'à ce que , devenu grand, il reste à sa merci, sans courage et sans expérience, qu'il se croie mort à la première piqûre , et s'évanouisse en voyant ia première goutte de son sang?

i Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d'apprendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucouj) mieux d'euxmêmes, et d'oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend pour leur ajiprcndre à marcher, comme si l'on en avait vu quelqu'un (}ui , paila négligence de sa nourrice , ne sût pas marcher étant grand î' r.ombien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie. parce qu'on leur a mal appris à marcher !

Emile n'aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, m lisières ; ou du moins, dès qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne le soutiendra (pie sur les lieux pavés , i>t l'on ne fera qu'y passer en hâte '. Au lieu de le laisser croupir

' Il n'y a rien de plus ritticulect de plus mal nssiui! ((uc la di'marche dt- Stnis (iii"oii a trop niciit^spar la lisiiTc ('tant petits; cVst encore ici une dr ces observations triviales il force d'être justes , ci <|iii sont juste» en plii« d'un sens.

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