LIVRE
dans faîr usé d'une chambre , qu'on le mène journellement au milieu d'un pré. I^ , qu'il coure, qu'il s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour , tant mieux : il en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions ; en revanche , il sera toujours gai : si les vôtres en ont moins , ils sont toujours contrariés , toujours '^nrhainés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.
Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire ; «Vsl celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes , ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu , c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de l'identité sur tous les moments de son existence ; il devient véritablement un, le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. II importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.
Quoiqu'on assigne à peu près le plus long tenue de la vie humaine et les probabilités qu'on a d'approcher de ce terme à chaque âge , rien n'est plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier; très-peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement ; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout auplus, parvient à l'adolescence, et il est probable que votre élève n'atteindra pas l'âge d'homme.
Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain , qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu Iwnheurdont il est à croire qu'il ne jouira jamais ? Quand je supposerais cette éducation raisonaible d-ins son objet, comment voir, sans indignation, de pauvroj infortunés soumis à un joug insupportable , et condamné» à des travaux continuels comme des galériens, sans être assure c|ae tant de soins leur seront jamais utiles? L'âge de )a gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de l'esclavage. On tourmente le malheureux , pour son bien ; et l'on ne voit pas la mort qu'on appelle, et qui va le saisir au milieu de tf triste appareil. Qui sait combien d'enfants périssent virtinlcs de iVxtravaganle sagesse d'un père ou d'un maître? Heureux d'é-
Bft F.MILi;.
ohappcr à sa cruauté, le seul avantage qu'ils tirent des maut qu'il leur a fait souffrir , est de mourir sans regretter la vie , dont ils n'ont connu que les tourments.
Hommes , soyez humains , c'est votre premier devoir : soyezle pour tous les états , pour tous les cages , pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l'humanité? Aimez l'enfance ; favorisez ses jeux, ses plaisirs , son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet Age où le rire est toujours sur les lèvres , et où l'àmc est toujours en paix? Pourquoi voulez-vous ôleràces petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur échappe , et d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir d'amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent revenir pour vous ? Pères , savez-vous le moment où la mort attend vos enfants ? Ne vous préparez pas des regrets en leur otant le peu d'instants que la nature leur donne: aussitôt qu'ils peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent; faites qu'à quelque heure que Dieu les appelle , ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.
Que de voix vont s'élever contre moi! J'entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour rien, et, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu'on avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais.
C'est , me répondez-vous , le temps de corriger les mauvaises inclinations de l'homme ; c'est dans l'âge de l'enfance , où les peines sont le moins sensibles , qu'il faut les multiplier, pour les épargner dans l'âge de raison. Mais qui vous dit q\ie tout cet arrangement est à votre disposition, et que toutes ces belles instructions dont vous accablez le faible esprit d'un enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu'utiles ? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose jwr les chagrins que vous lui prodiguez? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état n'en comporte , sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de l'avenir ? et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos.j soins mal entendus , bien plus que de la n.iture ? Malheureuse pré-1 voyance.qui rend un être actuellement misérable, sur l'esiwir bienl
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ou mal fondé tle le rendre beureux un joar ! Que si ces raisonneurâ vulgaires confondent la licence avec la liberté , et l'enfant qu'on rend heureux avec l'enfant qu'on gâte , apprenons-leur à les distinguer.
Pour ne point courir après des chimères, n'oublions pas ce i|ui convient à notre condition. L'humanité a sa place dans l'ordre des choses ; l'enfance a la sienne dans l'ordre de la vie humaine : il faut considérer l'homme dans l'homme, et l'enfant dans l'enfant. Assigner à chacun sa place et l'y fixer , ordonner les passions humaines selon la constitution de l'homme , est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dé[>end de causes étrangères qui ne sont point en notre pouvoir.
Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on n'y goûte aucun sentiment pur , on n'y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes , ainsi que les modifications de nos corps , sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous , mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : voilà la différence commune à tous. La félicité de l'homme ici-bas n'est donc qu'un état négatif; on doit la mesurer par la moindre quantité des maux qu'il souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délir; toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir : lout désir suppose privation , et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument malheureux.
En quoi donc consiste la sagesse humaine, ou la roule du vrai bonheur.' Ce n'est pas précisément à diminuer nos désirs; car s'ils étaient au-dessus de notre puissance , une prirtie de nos faealtés resterait oisive, et nous ne jouirions pas de tout notre être : ce n'est pas non plus à étendre nos facultés ; car si nos désirs s'étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus misérables: mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, et« mettre en égalité p^irfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que toutes les forces étant en action.
l'àme cependant restera paisible, et que l'homme se trouvera bien ordonné.
C'est ainsi que la nature , qui fait tout pour le mieux , l'a d'abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessailes à sa conservation , et les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme on réserve au fond de son âme, pour s'y développer au besoin. Ce n'est que dans cet étal primitif que l'équilibre du pouvoir et du désir se rencontre, el que rhomme n'est pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action , l'imagination , la plus active de toutes , s'éveille et les devance. C'est l'imagination qui étend pour nous la mesure des possibles , soit en bien , soit en mal , et qui , par conséquent , excite et nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais l'objet qui paraissait d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre ; quand on croit l'atteindre , il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru , nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s'agrandit, s'étend sans cesse. Ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme; et plus nous gagnons sur la jouissance . plus le bonheur s'éloigne de nous.
Au contraire , plus l'homme est resté près de sa condition naturelle , plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite , et moins, par conséquent , il est éloigné d'être heureux. Il n'est jamais moins misérable que quand il parait dépourvu de tout ; car la itiisèrene consiste pas dans la privation des choses , mais dans le besoin qui s'en fait sentir.
Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini : ne pouvant élargir l'un , rétrécissons l'autre; car c'est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vrai- i mont malheureux. Oloz la force , la santé , lobon témoignage de î soi , tous les biens do cette vie sont dans l'opinion ; otez les douleurs du corps elles remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on ; j'en vouviens : mais l'application pratique n'en est pas commune ; cl r r>t uniquement de la pratique qu'il s'agit ici.
Quand on dit (pie l'homme est faible, que veut-on dire? Ce mot de faiblesse indique uii rapport , un rapport de l'être auquel on ' rap|)lique. Celui dont la force passe les besoins .■fùt-ilun insecle, un ver, est un être fort : celui dont les besoins passent la force ,