‹ Émile (volume 2)Chapitre 27 sur 240 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

fùt-il un t-léphant , un lion ; fût-il un conqu«rant , un héros ; fût- B un dieu , c'est un être faible. L'ange rebelle qui méconnut sa nature était plus faible que l'heureux mortel qui \H en paix selon la sienne. L'homme est très-fort quand il se contente d'être ce qu'il est ; il est très-faible quand il veut s'élever au-dessas de Ihumanité. N'allez donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés vous étendez vos forces; vous les diminuez , au contraire, si votre orgueil s'éteud plus qu'elles. Mesurons le rayon de notre sphère , et restons au centre comme l'insecte au milieu de sa toile : nous nous suffirons toujours à nous-mêmes , et nous n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse ; car nous ne la sentirons jamais.

Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver : l'homme seul en a de superflues. N'est-il pas bien étrange que ce superflu soit l'instrument de sa misère? Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que sa subsistance. S'il était assez sage pour compter ce surplus pour rien , il aurait toujours le nécessaire , parc* qu'il n'aurait jamais rien de trop. Les grands besoins , disait Favorin , naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s'ôlcr celles qu'on a '. C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudrait que vivre vivrait heureux ; par conséquent il vivrait bon ; car où serait pour lui l'avantage d'être méchant ?

.Si nous étions immortels, nous serions des êtres très-misérables. Il est dur de mourir , sans doute; mais il est doux d'espérer qu'on ne vivra pas toujours , et qu'une meilleure vie linira les peines de celle-ci. Si l'on nous offrait Timmorlalité sur la terre, qui est-ce * qui voudrait accepter ce triste présent ? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resterait-il contre les rigueurs du sort et contre les injustices des hommes ? L'ignorant, qui ne prévoit rien ,sont peu le prix de la vie , et craint jwu de la perdre ; l'homme éclairé voit des biens d'un plus grand prix, qu'il préfère à celui-là. Il n'y a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui , prolongeant nos vues jusqu'à la mort, et pas au delà , en

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. lih. II , cap. 8.

jue j(? |i;irir ici (]«■* li<imnies qui réflérhiMeiit , et non |>a5 iiinit^.

font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir n'est a l'homme sage qu'une raison pour supporter les peines de la vie. Si l'on n'était pas sûr de la perdre une fois, elle coûterait trop à conserver.

Nos maux moraux sont tous dans l'opinion , hors un seul , qui est le crime ; et celui-là dépend de nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps ou la mort sont nos remèdes : mais nous souffrons d'autant plus que nous savons moins souffrir; et nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies , que nous n'en aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, et chasse les médecins , tu n'éviteras pas la mort , mais tu ne la sentiras qu'une fois ; tandis qu'ils la portent chaque jour dans Ion imagination troublée, et que leur art mensonger , au lieu de prolonger tes jours , t'en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet artafait aux hommes. Quelques-uns de ceux qu'il guérit mourraient , il est vrai ; mais des millions qu'il tue resteraient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre , meurs, ou guéris : mais surtout vis jusqu'à ta dernière heure.

Tout n'est que folie et contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie à mesure qu'elle perd de son prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens ; ils ne veulent pas perdre les apprétsqu'il ont faits pour en jouir; à soixante ans , il est bien cruel de mourir avant d'avoir commencé de vivre. On croit quel'hommea un vif amour pour sa conservation, et cela est vrai ; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons , est en grande partie l'ouvrage des hommes. Naturellement l'homme ne s'inquiète pour se conserver qu'autant que les moyens en sont en son pouvoir ; sitôt que ces moyens lui échappent , il se tranquillise , et meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bétcs, se débattent fort peu contre la mort , et l'endurent presque sans se plaindre. Celle loi détruite , il s'en forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent l'en tirer , et celte résignation factice n'est jamais aussi pleine et entière que la première.

La prévoyance ! La prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous , et souvent nous place où nous n'arriverons point , voilà la véritable source de toutes nos misères. Quelle manie à un

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elre aussi passager que l'homme de regarder toujoursauloiu dans un avenir qui vienl si rarement , et de négliger le présent dont il est sur ! manie d'autant plus funeste qu'elle augmente incessamment avec l'âge , et que les vieillards , toujours défiants , prévoyants , avares, aiment mieux se refuser aujourd'hui le nécessaire , que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout , nous nous accrochons à tout ; les temps , les lieux , les hommes, ks choses, tout ce qui est , tout ce qui sera, importe à chacun de nous : notre individu n'est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend , pour ainsi dire , sur l.i terre entière , et devient sensible sur toute c^tte grande surface. Hst-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l'on peut nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un paysqu'ils n'ont jamais vu ! Qucdc marchands il suffit de toucher aux Indes , pour les faire crier à Paris !

Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d'eux-mêmes ? tst-cc elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres , et quelquefois l'apprenne le dernier ; en sorte que tel est mort heureux ou misérable , sans en avoir jamais rien su? Je vois un homme frais , gai , vigoureux , bien portant ; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contentement , le bien-être ; il porte avec lui l'image du bonheur. Vient une lettre de la poste ; l'homme heureux la regarde ; elle est à son adresse , il l'ouvre , il la lit. A l'instant son air change; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui , il pleure , il s'agite , il gémit , il s'arrache les cheveux, il fait retentir l'air de ses cris , il semble attaque d'affreuses convulsions. Insensé! quel mal t'adoiic fait ce papier? quel membre t'a-t-il ôté ? quel crime t'a-t-il fait commettre ? enBn qa'al-ilchangé dans toi-même pour te mettre dans l'état où je te vois ?

Que la lettre se fut égarée , qu'une main charitable l'eut jetée .111 feu , le sort de ce mortel , heureux et malheureux à la fois , eut été , ce me semble , un étrange problème. Son malheur, direz-vous, était réel. Fort bien , mais il ne le sentait pas. Où étaitil donc? Son bonheur était imaginaire. J'entends; la santé, la gaieté , le bien-être , le contentement d'esprit , ne sont plus que des visions. Nous n'existons plus où nous sommes, nous n'existons qu'où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d'avoir une si grande |H«ur de la mort , (tourvu que ce en quoi nous vivons reste ?

0 homme ! resserre ton existence au dedans de toi , et lu ne

m EMILE.

seras plus miséi-able. Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres , rien ne t'en pourra faire sortir ; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et n'épuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t'a point données poi;r étendre ou prolonger ton existence , mais seulement pour la conserver comme il lui plait et autant qu'il lui plait. Ta liberté , ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin quêtes forces naturelles, et pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, près tige. La domination même est servile , quand elle tient à l'opinion ; car tu déi)ens des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plait, il faut te conduire comme il leur plait. Ils n'ont qu'à changer de manière de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux qui l'approchent n'ont qu'à savoir gouverner les opinions du peuple (jue tu dois gouverner, ou des favoris qui le gouvernent, ou celles de ta famille, ou les tiennes propres : ces vizirs, ces courtisans , ces prêtres , ces soldats , ces valets , ces caillettes , et jusqu'à des enfants, (luand lu serais un Thémislocle en génie", vont te mener comme un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire: jamais ton autorité réelle n'ira plus loin (|ue les facultés réelles. Sitôt qu'il faut voir par les yeux des autres , il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais toi qu'es-tu? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour que sont-ils? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses, les valets de leurs valets, l'renez tout, usurpez tout, et puis versez l'argent à pleines mains ; dressez des batteries de canon ; élevez des gibets, des roues; donnez des lois, des édits; multipliez les espions, les soldats, les bour reaux , les prisons , les chaînes : pauvres petits hommes , de quoi vous sert tout cela ? vous n'en serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : Nous voulons ; et vous ferez toujours ce que voudront les autres.

Le seul tpii fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin, pour la faire, de mettre les bras d'un autre au bout des siens : «l'oii il

• Ce, petit garrun que vous voyez Ih . disait Ttu'mistixie \ ses .unis , est l'arbitre «le la (înVo; car il gouverne sa mire . si iiurc me gouverne . j«' gouverne le.s Athtnieiis.rt les Alliéiiieiis gouvernent les (.recs. tlli! ijucb petits condncItMiis on Imuvprait souvent aux pins grands empires, bi du prince on descendait par degrés jusipi h la première main qui donne le branle en soeret !

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