‹ Émile (volume 2)Chapitre 29 sur 240 · LIVRE II. ftO · texte numérisé non relu

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rappelle dans l'occasion : sans lui défendre de mal faire, il suffit de l'en empêcher. L'expérience ou l'impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi. N'accordez rien à ses désirs parce qu'il le demande , mais parce qu'il en a besoin. Qu'il ne sache ce que c'est qu'obéissance quand il agit , ni ce que c'est qu'empire quand on agit pour lui. Qu'il sente également sa liberté dans ses actions et dans les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque , autant précisément qu'il en a besoin pour être libre et non pas impé • rieux : qu'en recevant vos services avec une sorte d'humiliation, il aspire au moment où il pourra s'en passer, et où il aura l'hon neur de se servir lui-même.

La nature a pour fortifier le corps et le faire croître des moyens qu'on ne doit jamais contrarier. 11 ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni d'aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfants n'est point gâtée par notre faute , ils ne veulent rien inutilement. Il faut qu'ils sautent , qu'ils courent, qu'ils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier; mais on doit se défier de ce qu'ils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, et que d'autres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin , le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naitre, ou de celui qui ne vient que de la surabondance de vie dont j'ai parlé.

J'ai déjà dit ce qu'il faut faire quand un enfant i)leure pour avoir ceci ou cela. J'ajouterai seulement que dès qu'il peut demander en parlant ce qu'il désire, et que pour l'obtenir plus vile, ou pour vaincre un refus, il appuie de pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement refusée. Si le besoin l'a fait parler, vous devez le savoir, et faire aussitôt ce qu'il demande ; mais céder quelque chose à ses larmes, c'est l'exciter à en verser, c'est lui apprendre à douter de votre bonne volonté , et à croire que l'importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S'il ne vous croit pas bon , bientôt il sera méchant; s'il vous croit faible, il sera bientôt opiniâtre : il imjwrte d'accorder toujours au premier signe ce qu'on ne veut pas refuser. Ne soyez point prodigue en refus, mai» ne les révoquez jamais.

Gardez-vous surtout de donner à l'enfant de vaines formules

de politesse , qui lui servent au besoin de paroles magiques |)our

I mettre à ses volontés tout ce qui l'entoure , et obtenir à Tins-

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tant ce qu'il lui plail. Dans l'éducation façonnière des riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux , en leur prescrivant les termes dont ils doivent se servir pour que personne n'ose leur i-ésister : leurs enfants n'ont ni ton ni tours suppliantsils sont aussi arrogants, même plus, quand ils prient, que quand ils commandent, comme étant bien plus siirs d'être obéis. On voit (l'abord que s'il vous plaît signifie dans leur bouche il me plait, et que je vous prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse , qui n'aboutit pour eux qu'à changer le sens des mots, et à ne pouvoir jamais parler autrement qu'avec ennpire ! Quant à moi , qui crains moins qu'Emile ne soit grossier qu'arrogant , j'aime beaucoup mieux qu'il dise en priant faites cela , qu'en commandant je vous prie. Ce n'est pas le terme dont il se sert qui m'importe , mais bien l'acception qu'il y joint.

Il y a un excès de rigueur et un excès d'indulgence , tous deux également à éviter. Si vous laissez pàtir les enfants, vous exposez leur santé , leur vie ; vous les rendez actuellement misérables : si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal-étre , vous leur préparez de grandes misères , vous les rendez délicats, sensibles ; vous les sortez de leur état d'hommes , dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature , vous êtes l'artisan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères auxquels je reprochais de sacrifier le bonheur des enfants à la considération d'un temps éloigné qui peut ne jamais être.

Non pas : car la liberté (jue je donne à mon élève le dédommage amplement des légères incommodités auxquelles je le laisse exposé, le vois de petits polissons jouer sur la neige , violets , transis , cl |>ouvant a peuie remuer les doigts. Il ne tient qu'à eux de s'aller iliaunVr, ils n'en font rien ; si on les y forçait , ils sentiraient cent lois plus les rigueurs de la contrainte qu'ils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous? Ilendrai-je votre enfant tnisérable en ne l'exposant qu'aux incommodités qu'il veut bien souffrir? Je fais son men lians iC moment présent, en le laissant libre ; je fais son bien dans l'avenir, en l'armant contre les mau.\ qu'il doit supporter. S'il avait le choix d'être mon élève on \f vn tre , pensez-vous qu'il balançât un instant ? , Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour autnii cire

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hors de sa constitution ? et n'est-ce pas sortir l'honnme de sa constitution , que de vouloir l'exempter également de tous les maux de son espèce ? Oui , je le soutiens : pour sentir les grands biens . il faut qu'il connaisse les petits maux ; telle est sa nature. Si K physique va trop bien, le moral se corrompt. L'homme qui n< t'onnaitrait pas la douleur ne connaîtrait ni l'altendrissemenl de l'humanité , ni la douceur de la commisération ; son cœur ne serait ému de rien , il ne serait pas sociable , il serait un monstri' [Kirmi ses semblables.

Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant 'iMM-rable? C'est de l'accoutumer à tout obtenir ; car, ses d.'-sirs

i^sant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou lanl

iipuissancc vous forcera malgré vous d'en venir au refus ; et ci' is inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation mOmo de ce qu'il désire. D'abonl il voudra la cinne que vous louer. ; bientôt il voudra votre montre ; ensuite il voudra l'oiseau qui vole; il voudra l'étoile qu'd voit briller; il voudra tout ce qu'il verra : à moins ifélre Dieu, comment le oonlonterez-vous?

f.Vsl mie (lis|)osition naturelle à l'homme de regarder comiii.' sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce s«mis, le principe de Ilob bes est vrai jusqu'à certain point : multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire , Chacun se fera le maître de tout. L'enfant donc qui n'a qu'à vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de l'univers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : et (piand enlin Ton est forcé de lui refuser quelque chose ; lui , croyant tout |>ossihIe quand il commande , prend ce refii* IKiur un acte de rébellion ; toutes les rais<Mis qu'on lui donne dan^ un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prélevtes; il voit partout de la mauvaise volonté : le sentiment d'une injustice prétendue aigrissant son naturel , il prend tout le mondc ■•!i haine , et, sans jamais siMiir L-ré di- !i <<>m|»| li-itncc , il sin-

-lie de toute opposition.

Comment concevrais-je qu'un eiit.int anoi doiuiiii'par iaïuivrc lévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heu reux? Heureux, lui ! c'est un despote; c'est à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. J'ai vu des enfants élevés de cette manière , qui voulaient qu'on renversât la maison d'un coup d'épaule , qu'on leur donnât le coq qu'ils voyaient sur Xtn clocher, qu'on arrùlut un résçînienl <*n marche, pour entendre

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les tambours plus longtemps ; et qui perçaient l'air de leurs cris , sans vouloir écouter personne, aussitôt qu'on tardait à leur obéir. Tout s'empressait vainement à leur complaire; leurs désirs s'irritant par la facilité d'obtenir, ils s'obstinaient aux choses impossibles , et ne trouvaient partout que contradictions , qu'obstacles , que peines , que douleurs. Toujours grondants , toujours mutins , toujours furieux , ils passaient les jours à crier, à se plaindre : étaient-ce là des êtres bien fortunés? La faiblesse et la domination réunies n'engendrent que folie et misère. De deux enfan'.s gâtés , l'un bat la table , et l'autre fait fouetter la mer : ils auront bien à ibuetter et à battre avant de vivre contents.

Si ces idées d'empire et de tyrannie les rendent misérables dès 'leur enfance , que sera-ce quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s'étendre et se multiplier? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant dans le monde , de sentir que tout leur résiste , et de se trouver écrasés du poids de cet univers qu'ils pensaient mouvoir à leur gré! Leurs airs insolents, leur puérile vanité , ne leur attirent que mortifications , dédains , railleries; ils boivent les affronts comme l'eau : de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu'ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces ; ne pouvant tout , ils croient ne rien pouvoir. Tant d'obstacles inaccoutumés les rebutent , tant de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous d'euxmêmes qu'ils s'étaient élevés au-dessus.

Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfants pou; être aimés et secourus ; mais les a-t-clle faits pour cire obéis et craints ? leur a-t-elle donné un air imposant, un œil sévère, une voix rudeet menaçante, pour se faire redouter ? Je comprends que le rugissement d'un lion épouvante les animaux , et qu'ils tremblent PU voyant sa terrible hure ; mais si jamais on vil un spectacle indécent, odieux, risible, c'est un c rps de magistrats , le chef à la tête, en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent en termes pompeux , et qui crie et bave pour toute réponse.

A considérer l'enfance en elle-même , y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable , plus à la merci de tout ce qui l'environne , qui ait si grand besoin de pitié , de soins, de prolcclion, qu'un enfant? Ne semblc-t-il pas qu'il ne montre »me ligure si

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