‹ Émile (volume 2)Chapitre 30 sur 240 · LIVRE n · texte numérisé non relu

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douce et un air si touchant qxrafin que tout ce qui l'approche s'intéresse à sa faiblesse, et s'empresse à le secourir? Qu'y a-t-il donc de plus choquant , de plus contraire à l'ofdre , que de voir un enfant impérieux et mutin cnramander à tout ce qui l'entoure, et prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui n'onl qu'à l'abandonner pour le faire périr?

D'autre part , qui ne voit que la faiblesse du premier âge enchaîne les erffanls de tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée , de laquelle ils peuvent si peu abuser , et dont il est si peu utile à eux et à nous qu'on les prive? S'il n'y a point d'objet si digne de risée qu'un enfant hautain , il n'y a point d'objet si digne de pitié qu'un enfant craintif. Puisque avec l'âge de • raison commence la servitude civile , pourquoi la prévenir par la servitude privée? Souffrons qu'un moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé , et laissons à l'enfance l'exercice de la liberté naturelle , qui l'éloigné au moins pour un temps des vices que l'on contracte dans l'esclavage. Que ces instituteurs sévères , que ces pères asservis à leurs enfants viennent donc les uns et les autres avec leurs frivoles objections , et qu'avant de vanter leurs méthodes ils apprennent une fois celle de la nature.

Je reviens à la |)ralique. J'ai déjà dit que votre enfant nedoit rien obtenir parce qu'il le demande , mais parce qu'il en a besoin ' , n\ rien faire par obéissance , mais seulement par nécessité : ainsi les mots d'obéir et de commander seront proscrits de soji dictionnaire , encore plus ceux de devoir et d'obligation ; mais ceux de fore* , de nécessité , d'impuissance et de contrainte , y doivent tenir une pande place. Avant l'âge de raison l'on ne saurait avoir aucune idée &n êtres moraux ni des relations sociales ; il faut donc éviter , autant qu'il se peut , d'employer des mots qui les expriment , de peur que l'enfant n'attache d'abord à ces mots de fausses idées

' On doit scnlir(|oe comme la peine est souvent une nécessité , le plaisir Ot ({ueli|ueruis un licsoin. Il n'y a donc qu'un seul dc<>ir des enfants an- <|iiel on ne dohre jamais complaire; c>st celui de sf. faii-e obéir. D'où il Mil qne, data toalee qu'ils denundmt, c'est surtout au motif <|ui les |Mirte il le iteBMndH qa'il faut faire attention. Accordez-leur, tant (]u'ii ot poMlble. tout ce qui peut leur faire un plaisir réel ; refusez-lair toii- Knrs ce «{u'iU ne demandent que i>3r fantaisie, ou (lOtir faire un acte d'au-

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k;ii'oii 1)0 saura point ou qu'on ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre dans sa tète est en lui le germe de l'erreur et du vice; c'est à ce premier pas qu'il faut surtout faire attention. Faites que tant qu'il nest frappé que des choses sensibles , toutes ses idées s'arrêtent aux sensations ; faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique : sans quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout , ou qu'il se fera du monde moral , dont vous lui parlez , des notions fantastiques que vous n'effacerez de la vie.

^- Raisonner avecles enfants était la grande maxime de Locke; c'est la plus en vogue aujourd'hui : son succès ne me parait pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; et pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui l'on a tant raisonné. Dp toutes les facultés de l'homme, la raison, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un composé de toutes les autres , est celle qui se développe le plus difticilement et le plus tard ; et c'est de celle-là qu'on veut se servir pour développer les premières! Le chef-d'œuvre d'une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : et l'on prétend élever un enfant par la raison! C'est commencer par la (in , c'est vouloir faire l'instrument de l'ouvrage. Si les enfants entendaient raison , ils nauraient pas besoin d'être élevés ; mais , en leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point , on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu'on leur dit , à se croire aussi sages que leurs maîtres , à devenir disputeurs et mutins; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient jamais que par ceux de convoi tise, ou de crainte, ou de vanité, qu'on est toujours forcé ii'y joindre;

Voici la formule h laquelle peuvent se réduire à peu près toutos les leçons de morale qu'on fait et qu'on peut faire aux enfants.

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