‹ Émile (volume 2)Chapitre 32 sur 240 · LIVRE · texte numérisé non relu

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non qu'où eu fait et les relalions qu'on lui donne. Jusqu'à ce que le guide de l'amour-propre , qui est la raison , puisse naître , il importe donc qu'un enfant ne fasse rien parce qu'il est vu ou entendu , rien en un mot par rapport aux autres , mais seulement ce que la nature lui demande; et alors il ne fera rien que de bien.

.Te n'entends pas qu'il ne fera jamais de dégât , qu'il ne se bles- I point , qu'il ne brisera pas peut-être un meuble de prix s'il le trouve à sa portée. Il pourrait faire beaucoup de mal sans malfaire , parce que la mauvaise action dépend de l'intention de nuire , et qu'iln'auia jamais cette intention. S'il l'avait une seule fois, tout serait déj;i perdu ; il serait méchant presque sans ressource.

Telle chose est mal aux yeux de l'avarice, qui ne l'est pas aux veux de la raison. En laissant les enf.inls en pleine liberté d'exercer leur étourderie, il convient d'écarter d'eux tout ce qui [wnrrait la rendre coûteuse , et de ne laisser à leur portée rien de fragile cl de prt^cieux. Que leur appartement soit garni de meubles gros-iers et solides; point de miroirs, point de porcelaines, point d'olij(t> de luxe. Quant à mon Emile , que j'élève à la campagne , sa chambre n'aura rien qui la distingue de celle d'un paysan. A quoi bon la parer avec tant de soin, puisqu'il y doit rester si peu ? Mais je nv trompe ; il la parera lui-même , et nous verrons bientôt de(|uoi.

Que si , malgré vos précautions , l'enfant vient à faire quelque désordre, à casser quelque pièce utile, ne le punissez point de votre n-'gligenre, ne le grondez point ; qu'il n'entende pas un seul mot de reproche; ne lui laissez pas même entrevoir qu'il vous ail donné du chagrin ; agissez exactement comme si le meuble se fut cassé de lui-même, enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne riend.re.

Oserai-je exposer ici la pins grande , la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducitiou ? ce n'est pa-* de gagner du temps , c'e>t d'en perdre !,ecleurs vulgaires, pardonne-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfliThit ; et , quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux être homme à paradoxes q'i'homme à préjugés. Le plus dingereux intervalle de la vie humaine est relui de la naissance à l'âge de douze ans. C'est le temps où germent les erreurs et les vices, sans qu'on ait encore aucun instrument pour les détruire; et quand l'instrument vient, les racines sont si profondes, qu'il n'est plus temps de les arracher. Si les enfants sautaieol twit d'un coup de la mamelle à r,lg«» de raîsoo , l'éducation

qu'on leur donne pourrait leur convenir ; mais , selon le progrès naturel , il leur en faut une toute contraire. Il faudrait qu'ils «e lissent rien de leur àme jusqu'à ce qu'elle eût toutes ses facultés : car il est impossible qu'elle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu'elle est aveugle, et qu'elle suive , dans l'immense plaine des idées , une roule que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.

r La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste , non point à enseigner la vertu ni la vérité , mais à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l'âge de douze ans , sans qu'il sût distinguer sa main droite de sa main gauche , dès vos premières leçons les yeux de son entendement s'ouvriraient à la raison; sans préjugés, san^ habitudes, il n'aurait rien en lui qui put contrarier l'effet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes ; et, en commençant par ne rien faire , vous auriez fait un prodige d'éducation.

; Prenez le contre-pied de l'usage , et vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d'un enfant un enfant , mais un docteur, les pères et les maitres n'ont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimande , flatté , menacé , promis , instruit, parlé raison. Faites mieux : soyez raisonnable, et ne raisonnez point avec voire élève , surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car amener ainsi toujours la raison dans les choses désagréables , ce n'est que la lui rendre ennuyeuse , et la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n'est pas encore en état de l'entendre. Exercez son corps, ses organes , ses sens , ses forces , mais tenez son àme oisive aussi longtemps qu'il se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez , arrêtez les impressions étrangères : et, pour empêcher le mal de naître, ne vous pressez point de faire le bien ; car il n'est jamais tel que quand la raison l'éclairé. Regardez tous les délais comme des avantages : c'est gagner beaucoup que d'avancer vers le terme sans rien perdre ; laissez mûrir l'enfance dans les enfants. Enfin , quelque leçon leur devient-elle nécessaire? gardez-vous de la donner aujourd'hui, si vous pouvez différer jusqu'à demain sans danger.

Une autre considération qui confirme l'utilité de celte méthode , est celle du génie particulier de l'enfanl , (pi'il faut bien connailrf

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