LIVRE II
iir savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa rme propre , selon laquelle il a besoin d'être gouverné ; et il imrte au succès des soins qu'on prend qu'il soit gouverne par !le forme , el non par une autre. Homme prudent, épiez longmps la nature, obsenez bien votre élève avant de lui dire le premier mot ; laissez d'abord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de lil)erté soit perdu pour lui? tout au contraire , il sera le mieux employé; car c'est ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps plus, précieux : au lieu que , si vous commencez d'agir avant de savoir ce qu'il faut faire , vous agirez au hasard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas ; vous serez plus éloigné du but quç si vous eussiez été moins pressé de l'atteindre. Ne faites donc pas comme l'avare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la première vue, mais il étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui rien prescrire ; il commence tard à le traiter, mais il le guérit ; tandis que le médecin trop pressé le tue.
Mais où placerons-nous cet enfant pour l'élever ainsi comme un élre insensible , comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune , dans une ile déserte ? L'écarterons-nous de tous les humains? N'aura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle et l'exemple des passions d'autrui ? Ne verra-t-il jamais d'autres enfants de son âge ? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même , qui après tout ne sera pas un ange ?
Cette objection est forte et solide. Mais vous ai-je dit que ce fut une entreprise aisée qu'une éducation naturelle? 0 hommes î est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien ? Je sens ces difiicullés, j'en conviens : peut-être sont-elles insurmontables; mais toujours est il sur qu'en s'appliquant à les pré- Teni on les prévient jusqu'à certain point. Je montre le but qu'il Inut qu'on se propose: je ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je disque relui qui en approchera davantage aura le mieux réussi*.
• [Fénrltm a dit , dans son traité df rÉducntion àe$ Jillts . « Quand on < enlreprrud an ouvrajce mr U meilleure Mucatioo . ce n'r«t pas pour
Souvenez-vous qu'avant d'oser entreprendre de loriner un horamc , il faut s'être fait homme soi-même ; il faut trouver en soi l'exomoio qu'il se doit proposer. Tandis que l'otifant est encore sans connaissance, on a le temps de préparer tout co qui l'approche à ne frapper ses |)remicrs regards que des objets qu'il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez i)oint maître de l'enfant , si vous ne l'êtes de tout ce qui l'entoure ; et cette autorité ne sera jamais suffisante , si elle n'est fondée sur l'estime de la vertu. Il ne s'agit point d'épuiser sa bourse et de verser l'argent à pleines mains; je n'ai jamais vu que l'argent fit aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misère qu'on peut soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi voire cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. C'est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c'est vous même qu'il faut donner; car, quoi que vous puissiez faire , on sent toujours que votre argent n'est point vous. Il y a des témoignages d'intérêt et de bienveillance qui font plus d'effet et sont réellement plus utiles que lous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que daumones! combien d'opprimés à qui la protection sert plus que l'argent ! Raccommodez les gens qui se brouillent, |)révenez les procès; portez les enfants au devoir, les pères à l'indulgence; favorisez d'heureux mariages; empêchez les vexations; employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible à qui on refuse justice , et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le prolecteur des malheureux. Soyez juste, humain , bienfaisant. Ne faites pas seulement l'aumône, faites la charité; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l'argent : aimez les autres, et ils vous aimeront; servez-les, et ils vous serviront; soyez leur frère , et ils seront vos enfants.
C'est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever Emile il la campagne , loin de la canaille des valets , les derniers des
f donner des règles imp.uf.iiles. Il est vrai que chacun ne pourra |v»s aller « dans la prati(|iie aussi loin t|iio nos |K>ii»c'e.s vont sur le p.ipier; mais oiilin • lurs.iu'on ne pourra pas aller jusi|ir.\ la perfection, il ne sera pas iiitililc «de l'avoir connue, et de s'être efforcé d'y atteindre ; c'est le lueilleiir « moyen d'en approcher. » Cliap. 13.] iSote de iV. Petilain.