LIVRE II
ire langage : ce|)endanton voit, par leur (iropre conduite, qu'ils pensent exactement comme moi. Car que leur apprennent-ils enlin ? Des mots , encore des mots , et toujours des mots. Parmi les diverses sciences qu'ils se vantent de leur enseigner. Us se gardent bien de choisir celles qui leur seraient véritablement utiles , parce que ce seraient des sciences de choses , et qu'ils n'y réussiraient pas ; mais celles qu'on parait savoir quand on en sait les termes, le blason , la géographie , la chronologie , les langues, etc.; toutes études si loin de l'homme , et surtout de l'enTant , que c'est une mer^'eille si rien de tout cela lui peut être utile une seule fois en sa vie.
On sera surpris que je compte l'élude des langues au nombre des inutilités de l'éducation : mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier âge ; et , quoi qu'on puisse dire, je ne crois pas que jusqu'à l'âge de douze ou quinze ans nul enfant ( les prodiges à part } ait jamais vraiment appris deux langues.
Je conviens que si l'étude des langues n'était que celle des mots , c'est-à-dire des figures ou des sons qui les expriment , celte étude pourrait convenir aux enfants : mais les langues, en changeant les signes , modifient aussi les idées qu'ils représentent. Les tètes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes. La raison seule est commune , l'esprit en chaque langue a sa forme particulière ; différence qui pourrait bien élre en partie la cause ou l'effet des caractères nationaux : et ce qui parait con- Ormer cette conjecture est que , chez toutes les nations du monde , la langue suit les vicissitudes des mœurs , et se conserve ou s'al- 1ère comme elles.
De ces formes diverses l'usage en donne une à Tenfant , et c'est la seule qu'il garde jusqu'à l'âge de raison. Pour en avoir deux, 0 faudrait qu'il sût compdVer des idées; et comment les comprerait-il , quand il est à peine en état de les concevoir? Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différents : mais chaque idée ne peut avoir qu'une forme : il ne peut donc apprendre à parler qu'une langue. Il on apprend cependant plusieurs, me dit- OQ : je le nie. J'ai vu de ces petits prodiges qui croyaient parier cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parler allemand, en termes laliiis, en liTmes franr.iis, en termes italiens ; i|« se sc^^aient à la vcrilc de cinq ou six dictionnaires , mais ils ne
parlaient toujours qu'allemand. En un mot, donnez aux enfants tant de synonymes qu'il vous plaira : vous changerez les mots , non la langue ; ils n'en sauront jamais qu'une. ; C'est pour cacher en ceci leur inaptitude qu'on les exerce par I préférence sur les langues mortes, dont il n'y a plus de juges (ju'on ne puisse récuser. L'usage familier de ces langues étant perdu depuis longtemps , on se contente d'imiter ce qu'on en trouve écrit dans les livres; et l'on ap|)elle cela les parler. Si te! est le grec et le latin des maîtres, qu'on juge de celui des enfants. A peine ont-ils appris par cœur leur rudiment, auquel ils n'entendent absolument rien , qu'on leur apprend d'abord à rendre un discours français en mots latins ; puis, quand ils sont plus avancés, à coudre en prose des phrases de Cicéron , et en vers des centons de Virgile. Alors ils croient parler latin : qui est-ce qui viendra les contredire .■•
En quelque étude que ce puisse être, sans l'idée des choses représentées , les signes représentants ne sont rien. On borne pouitant toujours l'enfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire •comprendre aucune des choses (ju'ils représentent. En pensant lui apprendre la description de la terre , on ne lui apprend qu'à connaître des cartes : on lui apprend des noms de villes, de |wys, de rivières, qu'il ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où l'on les lui montre. Je me souviens d'avoir vu quelque part une géographie {|ui commençait ainsi : Qu'est-ce que le monde.' C'est un globe de carton. Telle est précisément la géographie des enfants. .le pose en fait qu'après deux ans de sphère et de cosmographie, il n'y a pas un seul enfant de div ans qui, sur les règles qu'on lui a données, sut se conduire de Paris à Saint-Denis. Je pose en fait qu'il n'y en a j)as un qui, sur un plan du jardin de son père , fut en état d'en suivre les tl*;lours sans s'égarer. Voilà ces docteurs qui savent à point nommé "" -""' l'.-kii> l-nili ,n le Mexique , et tous les paj s de la terre.
J'entends dire qu'il convient d'occuper les (•iiKim> i (t(> i in.n ou il ne faille que des yeux : cela pourrait être s'il y avait quelque élude où il ne fallût que des yeux; mais je n'en connais point de telle.
Par une erreur encore plus ridicule , on leur fait étudier l'histoire . on s'imagine que l'histoire est à leur portée, |)arcc qu'elle n'est qu'un recueil de faits. Mais qu'entend on par ce mot de faits ?
LIVKL 11. 103
croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées s'en forment sans peine dans l'esprit des enfants? Croit-on que la véritable connaissance des événements soit séparable de celle de leurs causes , de celle de leurs effets; et que l'historique tienne si peu au moral qu'on puisse connaître lun sans l'autre ? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouvements extérieurs et purement physiques, qu'apprenez-vous dans l'histoire? absolument rien ; et celte étude, dénuée de tout intérêt , ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rap- |)orts moraux , e>sayez de faire entendre ces rapports à vos élèves, et vous verrez alors si l'histoire est de leur âge.
Lecteurs , souvenez-vous toujours que celui qui vous parle n'est ni un savant ni un philosophe , mais un homme simple , ami de la vérité , sansp^irti sans système ; un solitaire, qui, vivant peu avec les hommes, a moins d'occasions des'imboire de leurs pa*Jugés, et plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que sur des faits ; et je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d'en juger, que de vous rapporter souvent quelque exemple de> observations qui me les suggèrent.
J'étais allé passer quel |ues jours ;V la campagne chez une bonne mère de famille qui prenait grand soin de ses enfants et de leur éducation. Un matin que j'étais présent aux leçons de l'ainé, songou verncur, qui lavait très-bien instruit de l'histoire ancienne, repreiwint celle d'Alexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philip[ic qu'on a mis en tableau , et qui sûrement en valait bien la peine *. I^ gouvenic'ii' , homme de mérite , lit sur l'intrépidité d'.\lexandre pliiïieura réflexions qui ne me plurent point, mais que j'évitai de comi»altre, pour ne pas le décréditer dans l'esprit de Sifi, élève. .\ tabie , on ne manqua pas , selon la niéllio<le française, <lo faire beaucoup babiller le petit bonhomme Li vivacité nattirelte à son âge , et ! attente dun applaudissement sur , lui firent débiter raille sottises , tout a travers lesquelles partaient de temps en
* LQaiDte-«'^crc^ , Uv. m . cbap. 6. — I.e mcinc tr^it e<t r.ip|torle aasai par Monlaiç.H. • Aloxiixlrr... avant oii .-mI^is p.triinca-Ure do Pannctiion « ijiie Hlijliit.iii*. v)ii iiln* iliiT iiii'ili-iin , f-»(')it comriijMi ))ar l'arst'iil de
• Dariiis |K>ur ri-iii|MHv)(iiitT; vu iih-siiie leiiip» qu'il duniiutt à lire sa lettre
• i Plulip|iu» , il avdle le bruuvagc qu'il luy avoit j^nsicnlé. > Lit. i . rliap. ».]
«04 LMILE.
temps quelques mois heureux qui faisaient oublier le reste. Enfin vint rhistoiredu médecin Philippe: il la raconta fort nettement et avec beaucoup de grâce. Après l'ordinaire tribut d'éloges qu'exigeait la mère et qu'attendait le fils, on raisonna sur ce qu'il avait dit. Le plus grand nombre blâma la témérité d'Alexandre ; quelques-uns , à l'exemple du gouverneur , admiraient sa fermeté , son courage : ce qui me fit comprendre qu'aucun de ceux qui étaient présents ne voyait en quoi consistait la véritable beauté de ce trait. Pour moi , leur dis-je , il me parait que s'il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l'action d'Alexandre, elle n'est qu'une extravagance. Alors tout le monde se réunit, et convint que c'était une extravagance. J'allais répondre et m'échauffer, quand une femme qui était à côté de moi , et qui n'avait pas ouvert la bo che , se pencha vers mon oreille , et me dit tout bas : Tais-loi , Jean-Jacques ; ils ne l'entendront pas. Je la regardai , je fus frappé , et je me tus.
Aprèsie dîner, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n'avait rien compris du tout à l'histoire qu'il avait si bien racontée , je le pris par la main , je fis avec lui un tour de parc ; et l'ayant tjueslionné tout à mon aise , je trouvai (ju'il admirait plus (|uc personne le courage si vanté d'Alexandre : mais savez-vous où il voyait ce courage ? uniquement dans celui d'avaler d'un seul trait un breuvage de mauvais goût , sans hésiter , sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant , à qui l'on avait fait prendre médecine il n'y avait pas quinze jours, et qui ne l'avait prise (|u'avec une peine infinie , en avait encore le déboire à labouche. La mort , rcmpoisonnemeiil, ne passaient dans son esprit que pour des sensations désagréables , cl il ne concevait pas , pour lui , d'autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avait fait une grande impression sur son jeune cœur, et qu'à la première médecine qu'il faudrait avaler il avait bien résolu d'être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui passaient évidemment sa portée , je le confirmai dans ces dispositions louables , et je m'en retournai riant en moi-même de la haute sagesse des pères et des maîtres , qui pensent apprendre l'histoire aux enfants.
Il est aisé île niettrc dans leurs bouches les mots de rois , d'empires , de guerres , de concpiêles , de révolutions , de lois : mais :piand il sera question d'attacher à ces mots des idées nettes , il y