‹ Émile (volume 2)Chapitre 4 sur 240 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Tout est bien , sorlanl des mains de l'Auteur des choses ; tout dégcncre entre les mains de l'homme. II force une terre à nourrir les productions d'une autre, un arbre à porter les fruits d'un autre ; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien , son cheval , son esclave ; il bouleverse tout , il défigure loul; il aime la difformité, les monstres; il ne veut rien tel que Fa fait la nature, pas même l'homme; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode , comme un arbre de son jardin.

Sans cela, tout irait plus mal encore, cl notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans l'état où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tous. Les préjugés, l'autorité, la nécessité , l'exemple , toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés , étoufferaient en lui la nature , et ne mettraient rien à la place. Elle y serait comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d'un chemin , et que les passants font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens.

C'est à toi que je m'adresse, tendre et prévoyante mère ', qui

' La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première Miicatiun appartient inrantestablement aux femmes : si l'Auteur de la nature eût voulu qu'elle appartint aux hommes, il leur eût donné du lait |>our nourrir les enfants. Parlez donc toujours aux femmes par préférence dans vos traitée d'àlucation : car, outre qu'elles sont à portée d'y veiller de plus près que les hommes , et qu'elles y influent toujours davantage , le Miccèfl là intéresse aussi beaucoup plus , puisque la plupart des veuve» se li-fHJvcnt pres<4ue » la merci de leurs enfants, et qu'alor» ils leur font vivetuetit «cntir en bien ou en mal l'effet de la manière dont elles les ont éle-

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sus l'écarter de la grande route , et garantir l'arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant (|u'clle meure; ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne l^eure uue enceinte autour de l'àme de ton enfant; un autre en peut marquer le circuit, mais toi seule y dois poser la barrière '.

On façonne les plantes par la culture , et les hommes par l'éducaliou. Si l'homme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant lesaulres de songera l'assister '; et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d'avoir connu ses besoins. On se plaint de l'état de l'enfance ; on ne voit pas que la race humaine eut péri , si l'homme n'eut commencé par être enfant.

Nous naissons faibles, nous avons besoin de forces; nous naissons dépourvus de tout , nous avons besoin d'assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance , et dont nous avons besoin iHaut grands , nous est donné par l'éducation.

Cette éducation nous vient ou de la nature, ou des hommes, ou

vés. Les lois , toujours si occupées des biens et si peu des j>ersonnes, parct- ■luellcs ont pour objet la paL\ et non la vertu , ne donnent pas assez d'autorité aux mères, Cci)endant leur état est plus sûr (pie celui des jk-res : leurs devoirs sont plus pénibles; leurs soins importent jjIus au bon ordre lie la famille; généralement elles ont jilus d'attacheincut pour les enfants. Il y a des occasions où un fils qui manque de respect ii son père peut en ■ |uel(iue sorte être excusé ; mais si , d;u»s i|uelipie occasion que ce fi^t , un infant était assez dénaturé pour en mamiuer à sa mère, à celle nui l'a porté dans son sein , qui la nourri de son lait, qui, durant dos années, s'est oubliée elle-même pour n<i s'occuper qiic de lui , on devrait se hàler d'étouffer ce iniséi-alile , comme un monstre indisne de voir le jour. Les mères, dit-on , gâtent Icui-s enfants. En cela sans doute elles ont tort, mais moins de tort que vous peut-être qui les dépravez. La mcre veut que son enfant soit heureux, qu'il le soit dis à présent. En n-l.t elle a raisi)n : quand elle se trompe sur les moyens il faut TéClairer. L'ambition , l'avarice , la tyrannie, la fausse prévoyance des pères, leur négligence, leur dure ins<'iisibililé, sont cent fois plus funestes aux enfants que l'aveugle tendn'sse des mères. Au reste, il faut expliquer le sens que je donne à ce mnn de mère; et c'est ce (pu sera fait ci-après.

« On m'assure ipie M. Fonncy a cru que je voulais ici parler de ma iiierc, et qu'il l'a dit cl-uis quelque ouvrage. C'est se moquer cruellement de M. Fonney ou de moi.

' Soinblabie à eux àl'extériciu-, et privé de l.i ivirole. ainsi i\\k des idées qu'elle exprime, il serait hors il'iHat de leur faire entendre le l)esoin qu'il aurait de leurs secours, et rien eji lui ne leur manifesterait ce besoin.

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