‹ Émile (volume 2)Chapitre 49 sur 240 · LIVRE il. m · texte numérisé non relu

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ce (juc je voulais sans lui rien prescrire , sans lui rien défendre , sans sermons, sans exhortations, sans l'ennuyer de leçons inutiles. Aussi , tant que je parlais il était content ; mais mon silence le tenait en crainte ; il compreaait que quelque chose n'allait pas bitn , et toujours la leçon lui venait de la chose même. Mais revenons.

Non-seulement c€s exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature , en fortifiant le corps n'abrutissent point l'esprit; mais au contraire ils forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connaître l'usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants , l'usage des instruments naturels qui sont à notre portée et qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité preille à celle d'un enfant élevé toujours dans la chambre et sous les yeux de sa mère , lequel , ignorant ce que c'est que poids et que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever uti rocher? La première fois que je sortis de Genève, je voulais suivre un cheval au galop; je jetais des pierres contre la montagne de Salève , qui était à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfants du village , j'étais un véritable idiot pour eux. A dix-huit ans on apprend en philosophie ce que c'est qu'un levier ; il n'y a point de petit paysan à douze qui ne sache se servir d'un levier mieux que le premier mécanicien de l'jVcadémic. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu'on leur dira jamais dans la classe. Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre : i il visite , il regarde , il flaire, il ne reste pas un moment en repos , ' il ne se (ie à rien qu'après avoir tout examiné , tout connu. .Ainsi • fait un enfant commençant k marcher , et entrant pour ainsi dire dans l'espace du monde. Toute la différence est qu'à la vue, ron\raunc à l'enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les ; mains que lui donna la nature , cl l'autre l'odorat subtil dont elle i l'a doué. Cette disposition , bien ou mal cultivée , est ce qui rend i les enfants adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prti- [• dents.

^ Les premiers mouvements naturels de l'homme étant donc de !( se mes>urcr avec tout ce qui l'environne , cl d'éprouver dans cha- \ que objet qu'il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent

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scrnpporlcr à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation , et dont on le détourne par des éludes spéculatives avant qu'il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent s'ajuster aux corps sur lesquels ilsdoiwnt agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d'illusion, c'est le temps d'exercer les uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres ; c'est le temps d'apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Gomme tout ce qui entre dans l'entendement humain y vient par les sens , la première raison de Ihommc est une raison sensilive ; c'est elle qui sert de base à la raison intel-

'icctuelle: nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains , nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n'est pas nous apprendre à raisonner , c'est nous apprendre à nous servir de la raison d'autrui; c'est nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir.

Pour exercer un art , il faut commencer par s'en procurer les instruments ; et, pour pouvoiremployerutilementces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser , il faut donc exercer nos membres , nos sens , nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence; et pour tirer tout le jjarti possible de ces instruments , il faut que le corps , qui les fournit , soit robuste et sain. Ainsi , loin que • i véritable raison de l'homme se forme indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l'esprit faciles et sûres.

En montrant à quoi l'on doit employer la longue oisiveté do l'enfance, j'entre dans un détail qui paraîtra ridicule. Plaisantes leçons , me dira-t-on , qui , retombant sous votre propre critique , se bornent à enseigner ce que nul n'a besoin d'apprendre ! Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours d'elles-mêmes , et ne coûtent ni peines ni soins.' Quel enfant de douze ans ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre , et, de plus, ce que ses maîtres lui ont appris?

Messieurs , vous vous trompez ; j'enseigne à mon élève un art très-long , très-pénible , et que n'ont assurément pas les vôtres ; c'est celui d'étro ignorant : car la science de quiconque ne croit Ravoir que ce qu'il sait se réduit à bien peu de chose. Vous don-

I nez la science , à la bonne heure ; moi je m'occupe de l'inslrument

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|ire à l'acqucrir. On dit qu'un jour les Vénitiens montrant en tide fXMDpe leur trésor de Saint-Marc à un ambassadeur d'Es- ^!ie, celui-ci, |)our tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non c'c la radiée. Je ne vois jamais un précepteur étaler le savoir de son disciple , sans être tenté de lui en dire autant.

Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens attribuent aux exercices delà gymnastique cette vigueur de corps et d'âme qui les distingue le plus sensiblement des modernes. La manière dont Montaigne appuie ce sentiment montre qu'il en était fortement pénétré ; il y revient sans cesse et de mille façons. En parlant de l'éducation d'un enfant , pour lui roidir l'àme, il faut , dit-il , lui durcir 1rs muscles ; en l'accoutumant au travail , on l'accoutume ù la douleur; il le faut romprcà l'àpreté des exercices, pour le dresser à l'àpreté de la dislocation , de la colique et de tous les maux. L° sage Locke , le bon Rollin , le savant Fleury , le pédant de Crouzas, si différents entre eux dans tout le reste, s'accordent tous en ce seul point d'exercer beaucoup les corps des enfants. C'est le plus judicieux de leurs préceptes ; c'est celui qui est et sera toujours le plus négligé. J'ai déjà suffisamment parlé de son importance ; et comme on ne peut là-dessus donner de meilleures raisons ni des règles plus sensées que celles qu'on trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d'y renvoyer, après avoir pris la liberté d'ajouter quelques observations aux siennes.

Les membres d'un coq»s qui croit doivent être tous au large dans leur vêtement ; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement ; rien de trop juste , rien qui colle au corps ; point de ligatures. L'habillement français , gênant et malsain pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs, stagnantes , arrêtées dans leur circulation , croupissent dans un repos qu'augmente la vie inactive et sédentaire , se corrompent , et causent le scorbut , maladie tous les jours plus commune parmi nous , et presque ignorée des anciens , que leur manière de se vêtir et de vivre en présenait. L'habillement de houssard , loin de remédier à cet inconvénient , l'augmente , et , pour sauver aux enfants quelques ligaturr« , les presse par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire est -. laisser en jaquette aussi longtemps qu'il est possible , puis /r donner un véteroent fort large, el^ ne se point pi{|uer de

marquer leur laille , ce qui ne sert qu a la tlcfonner. Leurs défauts du corps et de l'esprit viennent presque tous de la même cause ; on les veut faire hommes avant le temps.

Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes : les premières sont plus du goût des enfants ; elles leur siéent mieux aussi; et je ne vois pas pourquoi l'on ne consulterait pas en ceci des convenances si naturelles : mais du moment qu'ils préfèrent une étoffe parce qu'elle est riche , leurs cœurs sont déjà livrés au luxe , à toutes les fantaisies de l'opinion ; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On ne s;iuraitdire combien le choix des vêlements et les motifs de ce choix influent sur l'éducation. Non-seulement d'aveugles mères promettent à leurs enfants des parures pour récompense, on voit même d'insensés gouverneurs menacer leurs élèves d'un hahil plus grossier et plus simple, comme d'un châtiment : Si vous n'étudiez mieux , si vous ne conservez mieux vos hardes , on vous habillera comme ce petit paysan. C'est comme s'ils leur disaient : Sachez que l'homme n'est rien que par ses habits , que votre prix est tout dans les vôtres. Faul-il s'étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure , et qu'elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur.^

Si j'avais à remette la tête d'un enfant ainsi gâté , j'aurais soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes , qu'il y fût toujours gêné, toujours contraint , toujours assujetti de mille manières; je ferais fuir la liberté, la gaieté, devant sa magnificence : s'il voulait se mêler aux jeux d'autres enfants plus simplement mis, tout cesserait , tout disparaîtrait à l'instant. Enfin je l'ennuierais, je le rassasierais tellement de son faste , je le rendrais tellement l'esclave de son habit doré, que j'en ferais le fléau de sa vie , et qu'il verrait avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant à nos préjugés, être à son aise et libre est toujours son premier désir ; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui qui l'assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.

11 y a une habitude du corps convenable aux exercices , et une autre plus convenable à l'inaction. Celle-ci , laissant aux humeurs un cours égal et uniforme , doit garantir le corps des altérations de l'air ; l'autre , le faisant passer sans cesse de l'agitation au repos et de la chaleur au froid , doit l'accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de là que les gens cas.iui.-r- ol -;('(l(M\l.urcs tloivents'lubiller

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chaudemcnl en loul temps , afin de se conserverie corps dans une température uniforme , la même à peu près dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour. Ceux, au contraire, qui vont et vienaent , au vent, au soleil, à la pluie , qui agissent beaucoup, et passent la plupart de leur temps sub dio. doivent être toujours vêtus légèrement , afin de s'habituer à toutes les vicissitudes de l'air et à tous les degrés de température , sans en être incommodés. Je conseillerais aux uns et aux autres de ne point changer d'habits selon les saisons, et ce sera la pratique constante de mon Émiîe ; en quoi je n'entends pas qu'il porte l'été ses habits d'hiver, comme les gens sédentaires, mais qu'il porte l'hiver ses habits d'été, comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newion pendant toute sa vie , et il a vécu quatre-vingts ans.

Peu ou point de coiffure en toute saison. Les anciens Égyptiens avaient toujours la tète nue, les Perses la couvraient de grosses tiares, et la couvrent encore de gros turbans, dont, selon Chardin , l'air du pays leur rend l'usage nécessaire. J'ai remarqué dans un autre endroit ' la distinction que fit Hérodote sur un chami» de bataille entre les crânes des Perses et ceux des Égyptiens. Comme donc il importe que les os de la léte deviennent plus durs, plus compactes, moins fragiles et moins poreux, pour mieux armer !« cerveau non-seulement contre les blessures , mais contre les rhumes, les fluxions, et toutes les impressions de l'air, accoutumez vos enfants à demeurer été et hiver, jour et nuit , toujours tête nue. Que si , pour la propreté et pour tenir leurs cheveux en ordre , vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit , que ce soit un bonnet mince à claire-voie , et semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de l'observation de Chardin que de mes rai-

• trouver partout l'air de Perse; mais moi je n'ai pas

• vc Européen |)our en faire un Asiatique.

iiTal on habille trop les enfants, et surtout durant le pre- - \ Il faudrait plutôt les endurcir au froid qu'au chaud : le rul froid né les incommode jamais, quand on les y laisse exi^sés lionne heure ; mais le tissu de leur peau , trop tendre et trop là- ^ encore, laissant im trop libre passage à la transpiration, les 'c par l'extrême chaleur à un épuisement inévitable, .\ussi reique-t-on qu'il en meurt plus dans le mois d'août que dans au- Lettre a M. d'Al«nl>ert sur les Sf>ert;tclc'».

cim autre mois. D'ailleurs il parait constant, par la coniparaison des peuples du Nord et de ceux du Midi, qu'on se rend plus ro buste en supportant l'excès du froid que l'excès de la chaleur. Mais, à mesure que l'enfant grandit et que ses fibres se fortifient , accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du soleil : en allant par degrés, vous l'endurcirez sans danger aux ardeurs de la zone torride.

Locke, au milieu des préceptes màlcs et sensés qu'il nous donno , retombe dans des contradictions qu'on n'attendrait pas d'un raisonneur aussi exact. Ce même homme, qui veut que les enfants se baignent l'été dans l'eau glacée , ne veut pas , quand ils sont échauffés, qu'ils boivent frais, ni qu'ils se couchent parterre dans les endroits humides ■ . Mais puisqu'il veut que les souliers des enfants prennent l'eau dans tous les temps , la prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud ? et ne peut-on pas lui faire du corps , par rapport aux pieds, les mêmes inductions qu'il fait des pieds par rapport aux mains , et du corps par rapport au visage? Si vous voulez, lui dirais-je , que l'homme soit tout visage , pourquoi me blàmez-vous de vouloir qu'il soit tout pieds.'

Pour empêcher les enfants de boire quand ils ont chaud , il prescrit de les accoutumer à manger préalai)lement un morcau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange que, quand l'enfant a soif, il faille lui donnera manger; j'aimerais autant , quand il a faim , lui donner à boire. Jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés, qu'on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela était , le genre humain se fut cent fois détruit avant qu'on eût appris ce qu'il faut faire pour le conserver.

Toutes les fois qu'Emile aura soif, je veux qu'on lui donne à boire ; je veux qu'on lui donne de l'eau pure ot sans aucune préparation , pas même de la faire dégourdir , fùt-il tout en nage , et fùlon dans le cœur de l'hiver. Le seul soin que je recommando est de distinguer la qualité des eaux. Si c'est de l'eau de rivière , donnez-la-lui sur-le-champ telle qu'elle sort de la rivière : si c'est de l'eau de source, il la f.aut laisser quelque temps à l'air avant qu'il la boive. Dans les saisons chaudes , les rivières sont chaudes : il

' <V)innic si tes petits paysans choisissaient la tfrrc bien st^chc pour s'y ass«x)irou pour s y ci)H(li<>r, et qu'on n'eftt jamais oui «tire ipic l'Iiiimiditt' de la terre cfll fait du mai h pas un d'eux '. A «'coûter là-dessus le» mOdccins, on croirait les sauvuscb tout perclus de rhumalisujcs.

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