‹ Émile (volume 2)Chapitre 48 sur 240 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

difiicilo. Sachant que les enfants ne songent jamais qn'au présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance; j'eus soin lie lui procurer au logis un amusement que je savais être extrêmement de son goût ; et , dans le moment où je le vis le plus engoué , j'allai lui proposer un tour de promenade ; il me renvoya bien loin : j'insistai, il ne m' écouta pas; il fallut me rendre, et il nota précieusement en lui-même ce signe d'assujettissement.

Le lendemain ce fut mou tour. Il s'ennuya , j'y avais pourvu ; moi , au contraire , je paraissais profondément occupé. Il n'en fallait pas tant pour le déterminer. !1 ne manqua pas de venir m'arrachcr à mon travail pour le mener promener au plus vile. Je refusai ; il s'obstina. Non , lui dis-je ; en faisant votre volonté vous m'avez appris à faire la mienoe; je ne veux pas sortir. Hé bien ! reprit-il vivement , je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. El je reprends mon travail.

Il s'habille , un peu inquiet de voir que je le laissais faire et que je ne l'imitiis pas. Prêt à sortir, il vient me saluer ; je le salue : il lâche de m'alarmer |wr le récit des courses qu'il va faire ; à l'enteiidre , on eût cru qu'il allait au bout du monde. Sans m'émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, et, prêt à sortir, il dit à son laquais de le suivre. Le laquais , déjà prévenu , répond qu'il n'a pas le temps , el qu'occupé par mes ordres, il doit m'obéir plutôt qu'a lui. Pour le coup l'enfant n'y est plus. Comment concevoir qu'on le laisse sortir seul , lui qui se croit l'être important à tous les autres, cl -1' que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation ? iidant il commence à sentir sa faiblesse ; il comprend qu'il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connaissent pas; il Toit d'avance les risques qu'il va courir : l'obstination seule le soutient encore; il descend l'escalier lentement , et fort interdit. Il entre enfin dans la rue , se consolant un peu du mal qui lui peut aniver par l'espoir qu'on m'en rendra responsable.

Celait là que je l'attendais. Tout était préparé d'avance ; et comme il s'agissait d'une espèce de scène publique, je m'étais muni du consentement du père. A peine avait-il fait quelques pas, qu'il enleiul à droite cl à gauche différents propos sur son compte. - il , le joli monsieur! où va-t-il ainsi tout seul? il va se per- : je veux le prier d'entrer chez nous. Voisine , gardcz-vouseo bien. Ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin qu'on a

rhnssc de la maison de son père, parce qu'il ne vouiail rien valuiv? Il ne faut pas retircf les libertins; laissez-le ;dlcr où il voudra. Hé bien donc! que Dieu le conduise! je serais fâchée qu'il lui arrivât malheur. Un peu plus loin il rencontre des polissons à peu près de son âge , qui l'agacent et se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d'embarras. Seul et sans protection , il se voit le jouet de tout le monde , et il éprouve avec beaucoup de surprise que son nœud d'épaule et son parement d'or ne le font pas plus respecter.

Cependant un de mes amis, qu'il ne connaissait point, et que j'avais chargé de veiller sur lui, le suivait pas à pas sans qu'il y prit garde, et l'accosta quand il en fut temps. Ce rôle, qui ressemblait à celui de Sbrigani dans Pouncaugnac , demandait un homme d'esprit, et fut parfaitement rempli. Sans rendre l'enfant timide et craintif en le frappant d'un trop grand effroi , il lui fit si bien sentir l'imprudence de son équipée , qu'au bout d'une demi-heure il me le ramena souple , confus, et n'osant lever les yeux.

Pour achever le désastre de son expédition , précisément au moment qu'il rentrait, son père descendait pour sortir , et le rencontra sur l'escalier. Il fallait dire d'où il venait , et pourquoi je n'étais pas avec lui'. Le pauvre enfant eût voulu être cent pieds sous terre. Sans s'amuser à lui faire une longue réprimande , lo père lui dit, plus sèchement que je ne m'y serais attendu : Quand vous voudrez sortir seul , vous en êtes le maitrc ; mais comme je ne veux point d'un bandit dans ma maison , quand cela vous arrivera ayez soin de n'y plus rentrer.

Pour moi, je le reçus sans reproche et sans raillerie, mais n\cc un peu de gravité ; et , de peur qu'il no soupçonnât que tout ro qui s'était passé n'était qu'un jeu , je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec grand plaisir cpi'il passait avec moi d'un air de triomphe devant les mêmes gens (|ui s'étaient moqués de lui la veille , pour l'avoir rencontre tout seul. On conçoit bien qu'il ne me menaça plus de sortir sans moi.

C'est par ces moyens et d'autres semblables que , durant le peu de temps que je fus avec lui , je vins à bout ilc lui faire faire tout

I Kn cas iiareil , on peut sans ristiuc exiger il'iin onfant I.i vi'rili»; cir U sait bien alors i|u'il ne saunitt la dégHiser. cl «jno s'il osait iliiv un inc«« «ongc, il un serait à l'instant convaincu.

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