‹ Émile (volume 2)Chapitre 6 sur 240 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

régnaient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosinopolilcs qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares , pour être dispense d'aimer ses voisins.

L'homme naturel est tout pour lui; il est l'unité numérique, l'entier absolu , qui n'a de rapport qu'à lui-même ou à son semblable. L'homme civil n'est qu'une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l'entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celle:» qui savent le mieux dénaturer l'homme , lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative , et transporter le moi dans l'unité commune; en sorte (|ue chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n'était ni Caius ni Lucius ; c'était un Romain ; même il aimait la patrie exclusivement à lui. Régulus >e prétendait Carthaginois , comme étant devenu le bien de ses tnailres. En sa qualité d'étranger, il refusait de siéger au sénat de Kume; il fallut qu'un Carthaginois le lui ordonnât. Il s'indignait qu'on voulut lui sauver la vie. Il vainquit, et s'en retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela n'a pas grand rapport , ce me semble , aux hommes que nous connaissons.

Le Lacédémonien Pédaréte se présente pour être admis au conseil des trois cents; il est rejeté : d s'en retourne tout joyeux de ce qu'il s'est trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux lue lui*. Je sup|)0se cette démonstration sincère; et il y a lieu de croire qu'elle lélail : voilà le citoyen.

Une femme de Sparte avait cinq fils à l'armée , et attendait des nouvelles de la bataille. In Ilote arrive ; elle lui en demande en iremblanl : Vos cinq fils ont été tués. Vil esclave, t'ai-je demandé cela? Nous avons gagné la victoire ! La mère court au temple , e1 rend grâces aux dieux ". Voilà la citoyenne.

Celui qui dans l'ordre civil veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce qu'd veut. Toujours en contradiclion avec lui-même, toujours flottant entre ses penchants et ses •levoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos loiirs, un Français, un Anglais, un bourgeois; ce ne sera rien.

Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il

• rit T.. Oicis not. des Lac-it., S 60. - " /(/. ibld., S 5.

faut agir comme on parle ; il faut être toujours décide sur le parti qu'on doit prendre, ]o prendre hautement, et le suivre toujours. J'attends qu'on me montre ce prodige pour savoir s'il est homme ou citoyen, ou comment il s'y prend pour être à la fois l'un el l'autre.

De ces objets nécessairement opposés viennent deux formes d'institution contraires : l'une publique et commune , l'autre particulière et domestique.

Voulez-vous prendre une idée de l'éducation publique , lisez la République de Platon. Ce n'est point un ouvrage de pohtique , comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres : c'est le plus beau traité d'éducation qu'on ait jamais fait.

Quand on veut renvoyer au pays des chimères , on nomme l'instikilion de Platon : si Lycurgue n'eût mis la sienne que par écrit, je la trouverais bien plus chimérique. Platon n'a fait qu'épurer le cœur de l'homme ; Lycurgue l'a dénaturé.

L'institution publique n'existe plus et ne peut plus exister, parce qu'où il n'y a plus de patrie il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes. J'en sais bien la raison , mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.

Je n'envisage pas comme une institution publique ces risibics établissements qu'on appelle collèges '. Je ne compte pas non plus l'éducation du monde , parce que cette éducation , tendant à deux tins crtitraires , les manque toutes deux : elle n'est propre qu'à faire des hommes doubles , paraissant toujours rapporter tout aux autres, et ne rapportant jamais rien qu'à eux seuls. Or ces démonstrations , étant communes à tout le monde , n'abusent pcrsoinie. Ce sont autant de soins perdus.

De ces contradictions nait celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature et par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diverses impulsions , nous en suivons une composée (jui ne nous mène ni à l'un ni à l'autre but. Ainsi combattus etllottants durant tout le

■ Il y a dans plusieurs t'cules, et surtout dans l'université de Paris, lies prorossciirs (jnc j'aime , ([uc j'estime lieaucoup , el que je crois tn-srapabli's (le lijon instruire la jeunesse, s'ils nVlaieiit forcés tie suivre l'usage litalili. .l'exliorto I un d'entre eux à publier le projet de réforme qu'il j conçu. L'on sera peut-être cntin tenté de guérir le mal, en voyant qu'il n'est pas sms renièile.

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