LIVRE I
cours de notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accoi-der ivec nous , et sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.
Reste enfin l'éducalion domestique ou celle de la nature ; mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet qu'on se propose pouvait se réunir en un seul , en étant les contradictions de l'homme on ôterait un grand obstacle à son bonheur. Il faudrait, pour en juger, le voir tout formé ; il faudrait avoir observé ses penchants, vu ses progrès, suivi •vi marche; il faudrait, en un mol, connaître l'homme naturel. Je I rois qu'on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.
Pour former cet homme rare qu'avons-nous à faire.' Beaucoup, -ans doute : c'est d'empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne > agit que d'aller contre le vent, on louvoie; mais si la mer est forte et qu'on veuille rester en place , il faut jeter l'ancre. Prends garde , jeune pilote , que ton cable ne file ou que ton ancre ne laboure, et que le vaisseau ne dérive avant que tu t'en sois aperçu.
Dans l'ordre social , où toutes les places sont marquées , chacun !oil être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place Il sort, il n'est plus propre à rien. L'éducation n'est utile qu'autant i ne la fortune s'accorde avec la vocation des parents ; en tout autre
is elle est nuisible à l'élève , ne fut-ce que par les préjugés qu'elle li a donnés. EnÉgji)tc, où le fils était obligé d'embrasser l'étal de son père , l'éducation du moins avait un but assuré ; mais parmi nous , où les rangs seuls demeurent , et où les hommes en changent sans cesse , nul ne sait si en élevant son fils pour le sien il no travaille pas contre lui.
Dans l'ordre naturel , les hommes élanl tous égaux , leurvocatiou^ ' ooimunc est l'étal d'homme; et quiconque est bien élevé pour colui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent. Qu'on dcsliiu" mon élevé à l'épée, à l'ÉgHse, au barreau, peu m'importe. Avant la vocation des parents la nature l'appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre *. En sortant de mes mains , il ne sera , j'en conviens , ni magistrat , ni soldat , ni prêtre ; il sera premièrement homme : tout ce qu'un homme doit être , iLjiaurii l'ctre au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune
* [Qui $e totam ad vitam instruxil, non dtsiderat particulalim urlntun^h, docliu in lotum, non quomodocum uxore aul cumJUHs vit ■ ,■ t . W quomodo bene vivtret. SB5IEC. Ep. M.}
lî EMILE.
aura beau le faire changer de place , il sera toujours à la sienne. Occtipavi te , fortuna , atque cepi ; omnesqtie aditus tnos interclusi , ut nd me aspirarenon passes '.
Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de celle vie est à mon gré le mieux élevé ; d'où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu'en exercices. Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; noire éilucalion commence avec nous ; noire premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avait-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifiait nourriture. EducitobstetriT, dit Varron; educut nutrix , inslituit pœdagogus, docet magister '■'. Ainsi l'éducation, l'institution, l'instruclion, sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante , le précepteur et le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; et, pour être bien conduit, l'enfant ne doit suivre qu'un seul guide.
Il faut donc généraliser nos vues , et considérer dans notre élève l'homme abstrait, l'homme exposéà tous les accidents de la viehumaine. Si les hommes naissaient attachés au sol d'un pays, si la même saison durait toute l'année, si chacun tenait à sa fortune de manière à n'en pouvoir jamais changer, la pratique établie serait bonne à certains égards; l'enfant élevé pour son état, n'en sortant jamais, ne pourrait être exposé aux inconvénients d'un autre. Mais, vu la mobilité des choses humaines, vu l'esprit inquiet et remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d'élever un enfant comme n'ayant jamais à sortir de sa chambre , comme devant être sans cesse entouré de ses gens? Si le nwlheureux fait un seul pas sur la terre, s'il descend d'un seul degré, il est perdu. Ce n'est pas lui apprendre à supporter la peine ; c'est l'exercer à la sentir.
On ne songe qu'à conserver son enfant ; ce n'est pas assez : on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort , à braver l'opulence et la misère , à vivre , s'il le faut, dans les glaces d'Islande ou sur lo brûlant rocher de .Malte. Vous i.vez beau prendre des précautions pour qu'il ne meure pas, il faudra pourtant qu'il meure : et quand s;i mort ne serait jws l'ouvrage de vos soins , encore seraienl-ils mal entendus. Il s'agit
' Cic, TuHcul. V, cap. <J.
* Non. Marccll.