‹ Émile (volume 2)Chapitre 69 sur 240 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

jou-tnt , les choses les plus sérieuses , ou profontlémenl ocriipé Jes plus frivoles amusements?

Voulez-vous à présent le juger par comparaison? Mëlez-le avec l'autres eufants , et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est . ■ plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfants de la ville nul n'est plus adroit juo lui, mais il est plus fort qu'aucun autre. Parmi de jeunes paysans il les égale en force et les passe en adresse. Dans tout ce i|ui est à portée de l'enfance , il juge , il raisonne , il prévoit mieux iu'eux tous. Est-il question d'agir, de courir, de sauter, d'ébrani r des corps, d'enlever des masses, d'estimer des distances, l'inventer des jeux , d'emporter des prix? on dirait que la nature rsl à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux : le lai.nt , l'expérience , lui tiennent lieu de droit et d'autorité. Donnezlui l'habit et le nom qu'il vous plaira, peu importe, il primera partout, il deviendra partout le chef des autres : ils sentiront toujours sa supériorité sur eux : sans vouloir commander, il sera le maître ; sans croire obéir, ils obéiront.

Il est parvenu à la maturité de l'enfance, il a vécu de la vie d'un enfant , il n'a point acheté sa perfection aux dépens de son iMjiiheur; au contraire, ils ont concouru l'un à l'autre. Eu acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettait de l'être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la Heur de nos espérances , nous n'aurons point a pleurer à la fois sa vie et sa mort, nous n'aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que nous lui aurons Ctiusées ; nous nous dirons, Au moins il a joui de son enfance; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avait donné.

Le grand inconvénient de cette première éducation est qu'elle n'est sensible qu'aux hommes clairvoyants , et que , dans un enfant élevé avec tant de soin, de« yeux vulgaires ne voient qu'un polisson. Un précepteur songe à son intérêt plus qu'à celui de son disciple; il s'attache a prouver qu'il ne perd pas son temps, cl (|u'il gagne bien l'argent qu'on lui donne; il le pourvoit d'un acquis de facile étalage, et qu'on puisse montrer quand on veut ; il n'importe que ce qu'il lui apprend soit utile , pourvu qu'il se voie aisément. 11 accumule, sans choix, s;ms discernement, cent fatras dans sa mémoire. Quand il s'agit d'examiner l'enfant , on lui fait

déployer sa marchandise; il j'étale, on est content, puis il replie son ballot cl s'en va. Mon élève n'est pas si riche , il n'a point de ballot à déployer, il n'a rien à montrer que lui-même. Or un enfant, non plus qu'un homme, ne se voit pas en un moment. Où sont les observateurs qui sachent saisir au premier coup d'œil les traits qui le caractérisent ? Il en est , mais il en est peu ; et sur cent mille pères, il ne s'en trouvera pas un de ce nombre.

Les questions trop multipliées ennuient et rebutent tout le monde, à plus forte raison les enfants. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils n'écoutent plus ce qu'un obstiné questionneur leur demande, et ne répondent plus qu'au hasard. Cette manière de les examiner est vaine et pédanlesque; souvent un mot pris à la volée peint mieux leur sens et leur esprit que ne feraient de longs discours : mais il faut prendre garde que ce mot ne soit oi dicté ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement soi-même pour apprécier celui d'un enfant.

J'ai ouï raconter à feu mylord Hyde qu'un de ses amis , revenu d'Italie après trois ans d'absence , voulut examiner les progrès de son fils, âgé de neuf h dix ans. Ils vont un soir se promener avec son gouverneur et lui dans une plaine où des écoliers s'amusaient à guider des cerfs-volants. Le père en passant dit à son fils , Où est le cerf-volant dont voilà l'ombre? Sans hésiter, sans lever la Jétc, l'enfant dit, Sur le grand chemin. Et en effet, ajoutait mylord Hyde, le grand chemin était entre le soleil et nous. Le père à ce mol <'mbrassc son lils, et, finissant là son examen, s'en va sans rien dire. Le lenderaam il envoya au gouverneur l'acte d'une pension viagère, outre ses appointements.

Quel homme que ce père-là ! et quel fils lui était promis * ! I^ question est précisément de l'âge : la réponse est bien simple ; mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose ! C'est ainsi que l'élève d'Aristote apprivoisait ce coursier célèbre (|u'aucun écuyer n'avait pu dompter.

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