‹ Émile (volume 2)Chapitre 68 sur 240 · LIVRE n. #t tr>î · texte numérisé non relu

LIVRE n. #t tr>î

Je conçois, en effcl, que si l'on élevait les enfants à éventer leur diner, comme le chien évente le gibier, on parviendrait peut-être il leur perfectionner l'odorat au même point: mais je ne vois pas au fond qu'on puisse en eux tirer de ce sens un usage fort utile , si ce n'est pour leur faire connaître ses rapports avec celui du goût. La nature a pris soin de nous forcer à nous mettre au fait de ces rapports. Elle a rendu l'action de ce dernier sens presque inséparable de celle de l'autre en rendant leurs organes voisins , et plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux , en en sorte que nous ne goûtons rien sans le flairer. Je voudrais seulement qu'on n'altérât pas ces rapports naturels pour tromper un enfant , en couvrant, par exemple , d'un aromate agréable le déboire d'une médecine ; car la discorde desdeux sens est trop grand, alors pour pouvoir l'abuser; le sens le plus actif absorbant l'effet de l'autre , il n'en prend pas la médecine avec moins de dégoût : ce dégoût s'étend à toutes les sensations qui le frappent en même temps ; à la présence de la plus faible , son imagination lui rappelle aussi l'autre; uu parfum très-suave n'est plus pour lui qu'une odeur dégoûtante : et c'est ainsi que nos indiscrètes précautions augmentent la somme des sensations déplaisantes aux dépens des agréables.

Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture d'une! espèce de sixième sens, appelé sens commun, moins paroe qu'il est | commun à tous les hommes, que parce qu'il résulte de l'usage bien ^1 réglé des autres sens, et qu'il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens n'a point par conséquent d'organe particulier: il ne réside que dans le cerveau ; et ses sensations , purement internes , s'appellent perceptions ou idées. C'est par le nombre de ces idées que se mesure rétendue de nos connaissances ; c'est leur netteté , leur clarté, qui \ bit la justesse de l'esprit ; c'est l'art de les comparer entre elles '/ qu'on appelle raison humaine. Ainsi ce que j'appelais raison sens- ip> tive ou puérile consiste à former des idées simpies par le concours [ de plusieurs sensations ; et ce que j'appelle raison intellectuelle

iou humaine consiste à former des idées complexes par le concours , de plusieurs idées simples.

Supposant donc que ma méthode soil celle de la nature . et que [ je ne nie sois pas trompé dans l'application, nous avons amené notre f • élève , à travers les pays des sensations , jusqu'aux confins do la

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raison puéiilo: 1p premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas d'homme. Mais , avant d'entrer dans cette nouvelle carrière, jetons un moment les yeux sur celle que nous venons de parcourir. Chaque âge , chaque état de la vie , a sa perfection convenable , sa sorte de maturité qui lui est propre. Nous avons souvcut ouï parler d'un homme fait; mais considérons un enfant fait : ce spectacle sera plus nouveau pour nous , et ne sera peut-être pas moins agréable.

L'existence des êtres finis est si pauvre et si bornée, que , quand nous ne voyons que ce qui est , nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent les objets réels; et si l'imagination n'ajoute un charme à ce qui nous frappe , le stérile plaisir qu'on y prend se borne à l'organe, et laisse toujours le cœur froid. La terre, parée des trésors de l'automne , étale une richesse que l'œil admire: mais cette admiration n'est point touchante; elle vient plus de la rétlexioii (|uc du sentiment. Au printemps , la campagne presque nue n'est encore couverte de rien , les bois n'offrent point d'ombre , la verdure ne fait que de poindre , et le cœur est touché à son-aspect. En voyant renaître ainsi la nature , on se sent ranimer soi-même ; l'image du plaisir nous environne : ces compagnes de la volupté, ces douces larmes , toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux , sont déjà sur le bord de nos paupières : mais l'aspect des vendanges a beau être animé , vivant , agréable, on le voit toujours d'un œil sec.

Pourquoi cette différence .' C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre ; à ces tendres bourgeons que l'œil aperçoit , elle ajoute les fleurs , les fruits, les ombrages, quelquefois les mystères qu'ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui doivent se succéder , et voit moins les objets comme ils seront que comme elle les désire , parce qu'il dépond d'elle de les choisir. En automne , au contraire, on n'a plus à voir que ce qui est. Si l'on veut arriver nu printemps , l'hiver nous arrête , et l'imagination glacée expire sur la neige et sur les frimas.

Telle est la source du charme qu'on trouve à cotilempler une belle enfance préférablement à la i)erfeclion de l'Age mùr. Quand est-ce que nous goûtons un vrai plaisir à voir un homme? c'est .quand la mémoire de ses actions jious fait rétrograder sur sa vie, et leraj'?unil , pour ainsi dire, à nos yeux. Si nous sommes n'-duils

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'c considérer tel qu'il est , ou à le supposer tel qu'il sera dans sa . loillesse, l'idée de la nature déclinante efface tout notre plaisir. Il n'y en a point à voir avancer un tiomme à grands pas vers sa (onibe , et l'image de la mort enlaidit tout.

Mais quand je me figure un enfant de dix à douze ans, sain, iiîoureux, bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une jéequi ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour l'avenir : je le vois bouillant , vif , animé , sans souci rongeant , sans longue et pénible prévoyance; tout entier à son être actuel , et jouissant d'une plénitude de vie qui semble vouloir s'étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge, exerçant le sens, l'esprit, les forces qui se développent en lui de jour en jour , et dont il donne à chaque instant de nouveaux indices : je le contemple enfant, et il me plait : je l'imagine homme , et il me plait davantage ; son sang ardent semble réchauffer le mien; je crois vivre de sa vie, et sa vivacité me rajeunit.

L'heure sonne , quel changement ! A l'instant son œil se ternit , sa gaieté s'efface; adieu la joie , adieu les foUUres jeux. Un homme

vère et fâché le prend par la main , lui dit gravement : Allons, lonsicHr, et l'emmène. Dans la chambre où ils entrent j'entrevois (les livres. Des livres ! quel triste ameublement pour son âge! Le [jauvrc enfant se laisse entraîner , tourne un œil de regret sur tout ce qui l'environne, se tait, et part les yeux gonflés de pleurs qu'il n'ose répandre, et le cœur gros de soupirs qu'il n'ose exhaler.

0 toi qui n'as rien de pareil à craindre , toi pour qui nul temps

de la vie n'est un temps de gène et d'ennui , toi qui vois venir le

jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, et ne comptes les

heures que par tes plaisirs , viens , mon heureux , mon aimable

''•ve, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné ;

ions... Il arrive, et je sens à son approche un mouvement de

ie que je lut vois partager. C'est son ami , son camarade , c'est

!■ "ompagnon de ses jeux qu'il aborde ; il est bien sur, en me voyant ,

iiu'il ne restera pas longtemps sans amusement : nous ne dépen-

!>iis jamais l'un de l'autre , mais nous nous accordons toujours,

t nous ne sommes avec personne aussi bien qu'ensemble.

Sa ligure, son port , sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement ; la santé brille sur son visage ; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur; son teint, délicat encore sans cire

fade, n'a rien d'une mollesse efféminée; l'air et le soleil y ont déjà rais l'empreinte honorable de son sexe ; ses muscles , encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d'une physionomie naissante ; ses yeux , que le feu du sentiment n'anime point encore , ont au moins toute leur sérénité native • ; de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans lin n'ont point sillonné ses joues. Voyez dans ses mouvements prompts , mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des exercices multipliés. Il a l'air ouvert et libre , mais non pas insolent ni vain : son visage , qu'on n'a pas collé sur des livres, ne tombe point sur son estomac : on n'a pas besoin de lui dire : Levez la tète; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser.

Faisons-lui place au milieu de l'assemblée : messieurs, examinez-le , interrogez-le en toute confiance ; ne craignez ni ses importunités , ni son babil , ni ses questions indiscrètes. N'ayez pas peur qu'il s'empare de vous, qu'il prétende vous occuper de lui seul , et que vous ne puissiez plus vous en défaire.

N'attendez pas non plus de lui des propos agréables , ni qu'il vous dise ce que je lui aurai dicté ; n'en attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement , sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu" il a fait ou celui qu'il pense , tout aussi librement que le bien , sans s'embarrasser en aucune sorte de l'effet que fera sur vous ce qu'il aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution.

L'on aime à bien augurer des enfants , et l'on a toujours regret à ce flux d'inepties qui vient presque toujours renverser les espérances qu'on voudrait tiror de quelque heureuse rencontre qui par hasard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret; car il ne dit amais un mot inutile , et ne s'épuise pas sur un babil qu'il sait qu'on n'écoute point. Ses idées sont bornées , mais nettes ; s'il ne sait rien par cœur, il sait beaucoup par expérience; s'il lit moins l)ien qu'un autre enfant dans nos livres , il lit mieux dans celui de la nature ; son esprit n'est pas dans sa langue , mais dans sa télé ; il a moins do nioinoire que de jugenient ; il ne sait parler

' Natia. Tomploic ce mot (tins une acception italienne, faiitr de lui trouver un synoiiytnc en français. Si j'ai tort, ih'ii imiiorte. |v>urvu «mon m'entende.

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qu'un langage , mais il cnlend ce qu'il dit; el s'il ne dit pas si bien que les autres disent , en revanche il fait mieux qu'ils ne font.

Il ne sait ce que c'est que routine , usage , habitude ; ce qu'il fit hier n'influe point sur ce qu'il fait aujourd'hui ' : il ne suit jamais de formule , ne cède point à l'autorité ni à l'exemple , et n'agit ni HP parle que comme il lui convient. Ainsi , n'attendez pas de lui s discours dictés ni des manières étudiées, mais toujours l'exl'ii'àsion Odèle de ses idées et la conduite qui nait de ses penchants.

Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se ; ipportent à son étatactuel , aucune sur l'état relatif des hommes : l't de quoi lui serviraient-elles, puisqu'un enfant n'est pas encore un membre actif de la société? Parlez-lui de liberté , de propriété, de convention même : il peut en savoir jusque-là; il sait pourquoi rc <|ui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n'est pas à lui n'est pas iiii : passé cela il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir , d'obéisice , il ne sait ce que vous voulez dire; commandez-lui quelque "se, il ne vous entendra pas : maisdites-lui : Si vous me faisiez plaisir , je vous le rendrais dans l'occasion ; à l'instant il s'emssera de vous complaire , car il ne demande pas mieux que d'é- (Ire son domaine , et d'acquérir sur vous des droits qu'il sait t' inviolables. Peut-être même n'est-il pas fâché de tenir une l'I.icc, de faire nombre, d'être compté pour quelque chose : mais ~ il ace dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous ivez pas bien bouché d'avance toutes les portes delà vanité. De son côté , s'il a besoin de quelque assistance , il la demandera indifféremment au premier qu'il rencontre; il la demanderait . roi comme à son laquais : tous les hommes sont encore égaux ■ s yeux. Vous voyez, à l'air dont il prie, qu'il sent qu'on ne lui •!uit rien; il sait que c-e qu'il demande est une grâce. Il sait aussi i'ip l'humanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples laconiques. Sa voix, son regard, son geste, sont d'un être

l."attrait <1p lliabitnde vient de Iap.irc«c naturelle à l'iiommc, et crtle

• s«io ;«ii:;iiicntc en s'y livrant : on fait plus aiisément ce i[u'on a di<jà

: nie t'Ianl frayt'e en devient plu» facile à fiiiivre. Aussi peut-on

I <|nc l'empire de riuldtude esl tn s-^rand sur les vieillards et sur

nidoleiim, tri-vjK'tit sur la jcnncs«o et sur les Rcns vifs. Ce rt'ginic

t Irim «luaux âmes fail>lw . et les affaiblit davantage de jour en jour. La

le habitutln utile aiu enfants esl de s'asservir sans peine à la rauon.

Ile autre lubitudc est un vice. /

'EÎVnLK.

('•galenieiil accoutumé à la complaisance et au refus. Ce n'est ni \\ rampante et scrvile soumission d'un esclave, ni l'impérieux accent d'un maiti'c ; c'est une modeste confiance en son semblable , c'est la noble et louchante douceur d'un être libre, mais sensible et faible, qui implore l'assistance d'un être libre, mais fort et bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu'il vous demande , il ne vous remerciera pas , mais il sentira qu'il a contracté une dette. Si vous le lui refusez, il ne se plaindra point, il n'insistera point , il sait que cela serait inutile : il ne se dira point , On m'a refusé, mais il se dira , Cela ne pouvait pas être ; et , comme je l'ai déjà dit , on ne se mutine guère contre la nécessité bien reconnue.

Laissez-le seul en liberté , voyez-le agir sans lui rien dire ; considérez ce qu'il fera et comme il s'y prendra. N'ayant pas besoin de se prouver qu'il est libre, il ne fait jamais rien par étourderie , et seulement pour faire un acte de pouvoir sur lui-même : ne saitil pas qu'il est toujours maitrc de lui? Il est alerte, léger, dispos; ses mouvements ont toute la \ivacilé de son âge , mais vous n'en voyez pas un qui n'ait une fin. Quoi qu'il veuille faire, il n'entreprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces , car il les a bien éprouvées et les connaît ; ses moyens seront toujours appropriés à ses desseins, et rarement il agira sans être assuré du succès. Il aura l'œil attentif et judicieux : il n'ira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce qu'il voit ; mais il l'examinera lui-même, et se fatiguera pour trouver ce qu'il veut apprendre avant de le demander. S'il tombe dans tics embarras imprévus, il se troublera moins qu'un autre; s'il y a^du risque, il s'effrayera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive, et qu'on n'a rien fait pour l'animer, il ne voit que ce qui est, n'estime les dangers que ce qu'ils valent , et garde toujours son sang-froid. La nécessité s'a|)pesanlit trop souvent sur lui pour qu'il regimbe encore contre elle; il en porte le joug dès sa naissance -, V\ voil.i liicn accoutumé ; il est toujours prêt à tout.

Qu'il s'occupe ou qu'il s'amuse, l'un et l'autre t>i ru.u ihkh lui ; ses jeux sont ses occupations , il n'y sent point de différence. Il meta tout ce qu'il fait un intérêt (pii fait rire et une liberté qui plait, en montrant à la fois le tour île son esprit et la sphère de ses connaissances. N'est-ce pas le spectacle de cet Age , un s|)ectacle charmant et doux , de voir un joli enfant , l'œil vif et gai , l'air coiilonl et serein , la physionomie ouverte et riaulc , faire , en î>e

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