‹ Émile (volume 2)Chapitre 71 sur 240 · LIVRE III. tfil · texte numérisé non relu

LIVRE III. tfil

i forces et de la peute de notre esprit. Dans l'état de faiblesse et o'insuffisance , le soin de nous conserver nous concentre au dedans de nous ; dans l'état de puissance et de force , le désir d'étendre notre être nous porte au delà , et nous fait élancer aussi loin qu'il nous est possible : mais comnae le monde intellectuel nous est encore inconnu , notre pensée ne va pas plus loin que DOS yeux , et notre entendement ue s'étend qu'avec l'espace qu'il • mesure.

Transformons nos sensations en idées , mais ne sautons pas tout d'un coup des objets sensibles aux objets intellectuels. C'est ,' par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les : . premières opérations de l'esprit , que les sens soient tous ses guii' des. Point d'autre livre que le monde , point d'autre instruction ., que les faits. L'enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire ; il ) ne s'instruit pas , il apprend des mots.

\ Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature , bienf| lot vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité, no \ TOUS pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa por' ^" léc , et laissez-les-lui résoudre. Qu'il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il n'apprenne pas la science , qu'il l'invente. Si jamais vous substituez s son esprit l'autorité à la raison, û ne raisonnera plus; il ne a plus que le jouet de l'opinion des autres. Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant , et vous '! liiez chercher des globes, des sphères, des caries: que de ma- •ips ! Pourquoi toutes ces représentations? Que ne commencezis par lui montrer l'objet même, aHn qu'il sache au moins de 'i vous lui parlez !

■ lie soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où

I bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant , et

1 observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son

i'her. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au

me lieu avant que le soleil se lève. On le voit s'annoncer de loin

- les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie aug-

iilc, l'orient parait tout en flammes: à leur éclat on attend

Ire longtemps avant qu'il se montre : à chaque instant on

it le voir paraître; on le voit enfin. Un point brillant part comme

■, et remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres

I tombe. L'homme reconnaît son séjour, et le trouve cm-

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belli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l'éclairé , les premiers rayons qui la dorent , la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée , qui réfléchit à l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent , et saluent de concert le père de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait; leur gazouillement , faible encore, est plus lenl et plus doux que dans le reste de la journée ; il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. 11 y a là une demi-heure d'enchantement, auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand , si beau , si délicieux , n'en laisse aucun de sang-froid.

Plein de l'enthousiasme qu'il éprouve, le maître veut le communiquer à l'enfant : il croit l'émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise ! C'est dans lo cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature ; pour le voir il faut le sentir. L'enfant aperçoit les objets; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient , il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. II faut une expérience qu'il n'a point acquise , il faut des sentiments qu'il n'a point éprouvés , pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides , si de» sables ardents n'ont brûlé ses pieds , si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l'oppressa jamais, comment goùtera-t-il l'air frais d'une belle matinée.' comment le parfum des fleurs , le charme de la verdure, l'humide vapeur de la rosée, if marcher mol et doux sur la pelouse , enchanteront-ils ses sens ? Comment le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse , si les accents de l'amour et du plaisir iui sont encore inconnus? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s'altondrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature , s'il ignore quelle main prit soin de l'orner:'

^ Ne tenez point à l'enfant des discours qu'il ne peut entendre. Point de descriptions, point d'éloquence, point de ligures, point de poésie. Il n'est pas maintenant question île sentiment ni de goût. Continuez d'être clair, simple et froid; le temps ne viendra que trop tôt de premln- un autre langage.

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