‹ Émile (volume 2)Chapitre 75 sur 240 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

voyez qu'au lieu de questionner pour s'instruire , il se met à bal- Ire la canapagoe et à vous accabler de sottes questions , arrêtez- v vous à l'instant , sur qu'alors il ne se soucie plus de la chose , mais seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins d'égard aux mots qu'il prononce qu'au motif qui le fait parler. Cet avertissement , jusqu'ici moins nécessaire , devient de la dernière importance aussitôt que l'enfant commence à raisonner.

Il y a une chaîne de vérités générales par laquelle toutes les sciences tiennent à des principes communs et se développent successivement : cette chaîne est la méthode des philosophes. Ce n'est point de celle-là qu'il s'agit ici. 11 y en a une toute différente , par laquelle chaque objet particulier en attire un autre et montre toujours celui qui le suit. Cet ordre , qui nourrit, par une curiosité continuelle , l'attention qu'ils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, et surtout celui qu'il faut aux enfants. En nous orientant pour lever nos cartes , il a fallu tracer des méridiennes. Deux points d'intersection entre les ombres égales du matin et du soir donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize ans. Mais ces méridiennes s'effarent , il faut du temps pour les tracer; elles assujettissent à travailler toujours dans le même lieu: tant de soins, tant degénei'ennuieraientàlafin. Nous l'avons prévu ; nous y pourvoyons d'avance.

Me voici de nouveau dans mes longs et minutieux détails. Lecteurs , j'eotends vos murmures et je les brave : je ne veux pomt sacrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs ; car pour moi j'ai pris le mien sur vos plaintes.

Depuis longtemps nous nous étions aperçus , mon élève et moi , que l'ambre , le verre , la cire , divers corps frottés , attiraient les pailles , et que d'autres ne les attiraient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore : c'est d'attirer à quelque distance , et sans être frotté , la limaille et d'autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse , sans que nous |mi>sions y rien voir de plus! Enlin nous trouvons qu'elle se communique au fer même, aimant > - Un jour nous allons à h foire • ; un joueur . . c un morceau

iHenipécher de rire en lisant une fine critique de M. For- »"■ lit conte : C« Joueur de gobelet», dit-il, qui se pique dTé-

"■ ''■'• un enfant el sermonne gravement son inttiluteur, est

(le pain un canard de cire flottant sur un bassin d'eau. Fort surpris, nous ne disons pourtant pas, C'est un sorcier, car nous ne savons ce que c'est qu'un sorcier. Sans cesse frappés d'effets dont nous ignorons les causes , nous ne nous pressons de juger de rien , et nous restons en repos dans notre ignorance jusqu'à ce que nous trouvions l'occasion d'en sortir.

De retour au logis , à force de parler du canard de la foire , nous allons nous mettre en tête de l'imiter : nous prenons une bonne Higuillebien aimantée, nous l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard , de sorte que l'aiguille traverse le corps et que la tète fasse le bec. Nous posons sur l'eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, et nous voyons, avec une joie facile à comprendre, que noire canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivait le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s'arrête sur l'eau quand on l'y laisse en repos , c'est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent , tout occupés de notre objet , nous n'en voulons pas davantage.

Dès le même soir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches ; et , sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenait à peine , lui dit que ce tour n'est pas difficile , et que lui-même en fera bien autant. Il est pris au mot : à l'instant il tire de sa poche le pain où est caché le monceau de fer ; en approchant de la table , le cœur lui bat ; il présente le pain presque en tremblant ; le canard vient et le suit : l'enfant s'écrie et tressaillit d'aise. Aux battements des mains , aux acclamations de l'assemblée, la tète lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le féliciter, et le prie de l'honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu'il aura soin d'assembler plus de monde encore pour applaudir à son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller ; mais surle-champ je lui ferme la bouche, et l'emmène comblé d'éloges.

L'enfant, jusqu'au lendemain , compte les minutes avec une ri-, siblc inquiétude. Il invite tout ce qu'il rencontre ; il voudrait que tout le genre humain fût témoin de sa gloire ; il attend l'heure

un individu du monde des Émilis. Le spirituel M. Foriuey n'a pu supposer (|ue cette petite scène était arrangée, et t|uc le bateleur était instruit H u rôle (|ii'il avait i» faire; car c'est eu effet ce (pic je n'ai point dit. Mai» «•ombJen lie fois , en revanclu; , al-jc déclaré «pie je n'écrivais point pour les gens à <pii il fallait loutilire!

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