‹ Émile (volume 2)Chapitre 83 sur 240 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

do comparaison. Celélal n'est pas, j'en conviens, celui de l'homme social ; vraisemblablement il ne doit pas être celui d'Emile : mais c'est sur ce même état qu'il doit apprécier tous les autres. Le plus sur moyen de s'élever au-dessus des préjugés et d'ordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses , est de se mettre à la place d'un homme isolé , et de juger de tout comme cet homme CD doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.

Ce roman , débarrasse de tout son fatras , commençant au naufrage de Robinson près de son lie , et Unissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l'en tirer, sera tout à la fois l'amusement et i'instiuction d'Emile durant l'époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe sans cesse de son château, de ses chèvres , de ses plantations ; qu'il apprenne en détail , non dans des livres , mais sur les choses , tout ce qu'il faut savoir en pareil cas ; qu'il pense être Robinson lui-même ; qu'il se voie habille de peaux , portant un grand bonnet , un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure , au parasol près, dont il n'aura pas besoin. Je veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre, si ci ou cola venait à lui manquer; qu'il examine la conduite de

Il héros , qu'il cherche s'il n'a rien omis , s'il n'y avait rien de mieux à faire ; qu'il marque attentivement ses fautes , et qu'il en protjle pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas : car ne doutez

int qu'il ne projette d'aller faire un établissement semblable; 'st le vrai château en Espagne de cet heureux âge , où l'on ne '>iinait d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté.

Quelle ressource que cette folie pour un homme habile , qui n'a I la faire naître qu'afin de la mettre à profil ! L'enfant , pressé '' se faire un magasin pour son lie, sera plus ardent pourapprenuv, que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, et ne voudra savoir que cela : vous n'aurez plus besoin de le guider, vous n'aurez qu'à le retenir. Au reste , dépêchons-nous •• l'établir dans cette ilc, tandis qu'il y borne sa félicité; car le jour approche où , s'il y veut vivre encore, il n'y voudra plus vivre seul ; et où Vendredi , qui maintenant ne le touche guère , ne lui suffira pas longtemps.

La pratique des arts naturels , auxquels peut suffire un seul

imnie , mène à la recherche des arts d'industrie , et qui ont be- "•m du concours de plusieurs mains. Les premiers peuvent s'exercer par des solitaires , par des sauvages; mais les autres ne peu-

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vent naître que dans la société, et la rendent nécessaire. Tant qu'on ne connaît que le besoin physique , chaque homme se sufQt à luimême; l'introduction du superflu rend indispensable le partage et la distribution du travail : car, bien qu'un homme travaillant seul ne gagne que la subsistance d'un homme , cent hommes , travaillant de concert, gagneront de quoi en faire subsister deux cents. Sitôt donc qu'une partie des hommes se repose, il faut que le concours des bras de ceux qui travaillent supplée à l'oisiveté de ceux qui ne font rien.

Votre plus grand som doit être d'écarter de l'esprit de votre élève toutes les notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée : mais quand l'enchaincment des connaissances vous force à lui montrer la mutuelle dépendance des hommes , au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez d'abord toute son attention vers l'industrie et les arts ,mécaniques , qui les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant d'atelier en atelier , ne souffrez jamais qu'il voie aucun travail sans mettre lui-même la main à l'œuvre , ni qu'U en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qui s'y fait, ou du moins de tout ce qu'il a observé. Pour cela, travaillez vous-même, donnez-lui partout l'excniple : pour le rendre maître, soyez partout apprenti ; et comptez qu'une heure de travail lui apprendra plus de choses qu'il n'en retiendrait d'un jour d'explications.

Il y aune estime publique attachée aux différents arts en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même , et cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes , et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément ii un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importants qu'on n'appelle pas artisans , mais artistes , travaillant uniquement pour les oisifs et les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et, comme le mérite de ces vains travaux n'est que dans l'opinion, leur prix même fait |)artie de ce mérite, et on les estime à proportion de ce qu'ils coûtent. Le cas qu'en fait le riche ne vient pas de leur usage , mais de ce que le pauvre ne les peut payer, yolo habere bonu, nisi quibus populus invidcrit '.

Que deviendront vos élèves, si vous leur laissez adopter ce soij

' Pclron. ^;ca|». 100, edil. Burmann). \

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