‹ Émile (volume 2)Chapitre 82 sur 240 · LIVRE m. ÎW · texte numérisé non relu

LIVRE m. ÎW

bien comment se fait Tencre sait ronnaitre aussi les vins frelatés.

J étais fort content de mon exemple , et cependant je m'aperçus ;ue I enfant n'en était point frappé. J'eus besoin d'un peu de temps

.>ur sentir que je n'avais fait qu'une sottise : car, sans parler de

1 mpossibilité qu adouze ans un enfant pùl suivre mon explication, l'iililité de cette expérience n'entrait pas dans son esprit , parc« qu;i\ aut goûté des deux vins et les trouvant bons tous deux , il n« joignait aucune idée à ce mot de falsttication que je pensais lui avoir si bien expliqué. Ces autres mots malsain , poison, n'avaient même aucun sens pour lui ; il était là-dessus dans le cas de l'historien du médecin Philippe : c'est le cas de tous les enfants.

Les rapports des effets aux causes dont nous n'apercevons pas ' I liaison, les biens et les maux dont nous n'avons aucune idée,

■> besoins que nous n'avons jamais sentis , sont nuls pour nous ; il est impossible de nous intéresser par eux à rien faire qui s'y rapporte. On voit à quinze ans le bonheur d'un homme sage, comme à trente la gloire du paradis. Si l'on ne conçoit bien l'un et l'autre , ott fera peu de chose pour les acquérir; et, quand même on les • iucevrai t , on fera peu de chose encore si on ne les désire , si on

e les sent convenables à soL II est aisé de convaincre un enfant ;'ie ce qu'on lui veut enseigner est utile : mais ce n'est rien de le ronvaincre si l'on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer , il n'y a que la passion qui nous fasse agir : et comment se passionner pour des intérêts qu'on n'a point encore ?

Ne montrez jamais rien à l'enfant qu'il ne puisse voir. Tandis j que l'humanité lui est pres<|ue étrangère, ne pouvant l'élever à l'é-

t d'homme , rabaissez jiour lui l'homme à l'état d'enfant. En

rit à ce qui lui penl être utile dans un autre âge , ne lui par-

ile ce dont il voit des à présent l'utilité. Du reste , jamais (). • .ir. lisons avec d'autres enfants, point de rivaux, point de cuii' ;; . ..s, même à la course, aussitôt qu'il commence à raisonner; j'aime cent fois mieux qu'il n'apprenne point ce qu'il n'apprrndrnit que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai - ans les progrès qu'il aura faits : je les comparerai à ceux . ! M l'année suivante : je lui dirai : Vous êtes grandi de tant lignes; toilà le fossé que vous sautiez , le fardeau que vous

>rtiez ; voici la distance où vous lanciez un caillou, la carrière que

'<» iwrcouriez d'une haleine , etc. : voyons maintenant ce que

loi EMILE.

vous ferez. Je l'excite ainsi sans le rendre jaloux de personne. II voudra se surpasser , il le doit : je ne vois nul inconvénient qu'il soit émule de lui-ménnie.

Je hais les livres ; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas. On dit qu'Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences , pour mettre ses découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s'y seraient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines.

N'y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres , de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre , et qui pût servir de stimulant, même à cet âge ? Si l'on peut inventer une situation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à l'esprit d'un enfant, et où les moyens de pourvoir à ces mêmes besoins se développent successivement avec la même facilité, c'est par la pointure vive et naïve de cet état qu'il faut donner le premier exercice à son imagination.

Philosophe ardent , je vois déjà s'allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette situation est trouvée , elle est décrite, et, sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même , du moins avec plus de vérité et de simplicité. Puisqu'il nous faut absolument des livres , il en existe un qui fournit, à mon gré , le plus heureux traité d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile ; seul il composera durant longtemi)s toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les scionces naturelles neserviront que de commentaire. Il servira d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement ; et , tant que notre goût ne sera pas gâté , sa lecture nous plaira toujours. Quel est ("donc ce merveilleux livre.' Est-ce A ristote.' est-ce Pline.' est-ce i^Buffon? Non ; c'est Robinsoii Crusoé.

Robinson Crusoé dans son île , seul, dépourvu de l'assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts , pourvoyant cependant à sa subsistance , à sa conservation , et se procurant même une sorte de bien-être : voilà un objet intéressant pour tout âge , et qu'on a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l'jle déserte qui me servait d'abord

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