‹ Émile (volume 2)Chapitre 92 sur 240 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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il peut s'exercer dans la maison ; il tienl suffisamment le corps en haleine ; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et de l'industrie ; et, dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine , l'élégance et \e goût ne sont pas exclus.

Que si par hasard le génie de votre élève était décidément tounié vers les sciences spéculatives , alors je ne blâmerais pas qu'on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu'il apprit, par exemple, à faire des instruments de mathématiques , des lunettes, des télescopes , etc.

Quand Emile apprendra son métier, je veux l'apprendre avec lui ; car je suis convaincu qu'il n'apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage , et nous ne prétendrons point être traités en messieurs , mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour rire : pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon? Le czar Pierre était chari.entier au chantier, et tambour dans ses propres troupes : pensez vous que ce prince ne vous valut pas par la naissance ou par le mérite ? Vous comprenez que ce n'est point à Emile que je dis cela ; c'est à vous , qui que vous puissiez être.

Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre temps à rétabli. Nous ne sommes pis seulement apprentis ouvriers , nous sommes apprentis hommes ; et l'apprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que l'autre. Comment ferons-iioua*) donc ;' Prendrons-nous un maître de rabot une heure par jour, com • me on prend un maître à danser ?Notj ; nous ne serions pas dos apprentis , mais des disciples ; et notre ambition n'est pas tant d'apprendre la menuiserie que de nous élever à l'état de menuisinr. Je is donc d'avis que nous allions toutes les semaines une ou deux is au moins pisser la journée entière chez le maître, que nous L's levions à son heure , que nous soyons a l'ouvrage avant lui . ,(• nous mangions à sa table , que nous travaillions sous ses or- •s ; et qi/après avoir eu l'honneur de souper avec sa famille, nous tournions, si nous voulons, coucher dans nos lits durs. Voilà nmoiit on apprend plusieurs métiers à la fois, et comment on nu travail des mains , s.ins négliger l'autre apprentissage. is simples en faisant bien : n'allons pas reproduire la vanité -.oins poiirla combattre. S'enorgueillir d'avoir vaincu le* -, c'est s'y soumettre. On dit que. par un ancien usage Je , maison ottomane , le Grand Seigneur Mt obliçé de travail'erdc

ses mains ; et chacun sait que les ouvrages d'une main royale ne peuvent être que des chefs-d'œuvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs-d'œuvre aux grands de la Porte ; et l'ouvrage est payé selon la qualité de l'ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n'est pas cette prétendue vexation ; car au contraire elle est un bien. En lorçanl les grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le prince est d'autant moins obligé de piller le peuple directement. Cest un soulagement nécessaire au despotisme, et sans lequel cet horrible gouvernement ne saurait subsister.

Le vrai mal d'un pareil usage est l'idée qu'il donne à ce pauvre homme de son mérite. Comme le roi Midas , il voit changer en or tout ce qu'il touche , mais il n'aperçoit pas quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à notre Emile , préservons SOS mains de ce riche talent ; que ce qu'il fait ne lire pas son prix de l'ouvrier, mais de l'ouvrage. Ne souffrons jamais qu'on juge du sien qu'en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, et non parce qu'il est de lui. Dites de ce qui est bien fait, Foi/à qui est bienfait ; mais n'ajoutez point. Qui est-ce qui a fait cela ? S'il dit lui-même d'un air fier et content de lui. C'est moi qui l'ai fait ; ajoutez froidement, Tous ou un autre , il n importe, cest toujours un travail bien fait.

Bonne mère , préserve-toi surtout des mensonges qu'on te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses , défie-toi de tout ce qu'il sait : s'il a le malheur d'être élevé dans Paris et d'être riche , il est perdu. Tant qu'il s'y trouvera d'habiles artistes , il aura tous leurs talents ; mais loin d'eux il n'en aura plus. A Paris , le riche sait tout ; il n'y a d'ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d'amateurs et surtout d'amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventait ses couleurs. Je connais à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes , il y en peut avoir davantage ; mais je n'en connais aucune parmi les femmes , et je doute qu'il y en ait. En général on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe ; on devient artiste et juge des artistes, comme on devient docteur en droit et magistrat.

Si donc il était une fois établi qu'il est beau de savoir un raclier, vos enfants le sauraient bientôt sans l'apprendre : ils passeraient maîtres comme les conseillers de Zurich. Point de tout ce cérémonial pour Emile ; point d'apparence , et toujours de la réalité. Qu'où ne dise pas qu'il sait, mais qu'il apprenne en silence.

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