LIVRE II!. Î
; Qu'il fasse toujours son chef-d'œuvre, et que jamais il ne passe '< maître ; qu'il ne se montre pas ouvrier par son titre , mais par son
travail.
I Si jusqu'ici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment,
1 avec l'habitude de l'exercice du corps et du travail des mains,
I je donne insensiblement à mon élève le goût de la réflexion et de
'. la méditation , pour balancer en lui la paresse qui résulterait de
son indifférence pour les jugements des hommes et du calme de
•es passions. Il faut qu'il travaille en paysan , et qu'il pense en
philosophe, pour n'être pas aussi fainéant qu'un sauvage. Le
grand secret de l'éducation est de faire que les exercices du corps
H ceux de l'esprit servent toujours de délassement les uns aux
autres.
Mais gardons-nous d'anticiper sur les instructions qui demandent un esprit plus mûr. Emile ne sera pas longtemps ouvrier, sans ressentir par lui-même l'inégalité des conditions , qu'il n'avait d'abord qu'aperçue. Sur les maximes que je lui donne et qui sont à sa portée , il voudra m'examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul , en se voyant si près de l'état des pauvres , il voudra avoir pourquoi j'en suis si loin. Il me fera peut-être , au dépouriru , des questions scabreuses : « Vous êtes riche , vous me l'avez
• dit, et je le vois. Un riche doit aussi son travail à la société , « puisqu'il est homme. Mais vous, que faites-vous donc pour elle ? » Que dirait à cela un beau gouverneur ? je l'ignore. Il serait peulélre assez sot pour parler à l'enfant des soins qu'il lui rend. Quant imoi, l'atelier me tire d'affaire. « Voilà , cher Emile, une excel-
• lente question : je vous promets d'y répondre pour moi , quand « TOUS y ferez pour vous-même une réponse dont vous soyez
• content. En attendant , j'aurai soin de rendre à vous et aux « pauvres ce que j'ai de trop , et de faire une table ou un banc par ■ semaine, afin de n'être pas tout à fait inutile à tout. *
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à ooser de l'être , rentré dans son individu. Le voilà sentant plus ^■e jamais la nécessité qui l'attache aux choses. Après avoir com flMocê par exercer son corps et ses sens , nous avons exerce son esprit et son jugement. Enfin nous avons réuni l'usage de ses ■smhres à celui de ses facultés ; nous avons fait un être agissant rt pensant : il ne nous reste plus , pour achever l'homme , que de ifirire UQ être aimant et sensible, c'est-à-dire de perfectionner la
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raison, par le senliment Mais avant d'entrer dans ce nouvel ordre de choses, jetons les yeux sur celui d'où nous sortons, et voyons , le plus exactement qu'il est possible , jusqu'où nous sommes parvenus.
Notre élève n'avait d'abord que des sensations , maintenant il a des idées : il ne faisait que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, et du jugement qu'on en porte , nait une sorte de sensation mixte ou complexe , que j'appelle idée.
La manière de former les idées est ce qui donne un caractère à l'esprit humain. L'esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide ; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel ; celui qui voit les rapports tels qu'ils sont est un esprit juste ; celui qui les apprécie mal est un esprit faux ; celui qui controuve des rapports imaginaires qui n'ont ni réalité ni apparence est un fou ; celui qui ne compare point est un imbécile. L'aptitude plus ou moins grande à comparer des idées et à trouver des rapports est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d'esprit , etc.
Les idées simples ne sont que des sensations comparées. II y a des jugements dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes , que j'appelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, ilaftirmc qu'on sent ce qu'on sent. Dans la perception ou idée , le jugement est actif; il rapproche, il compare , il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voila toute la différence ; mais elle est grande, .lamais la nature ne nous trompe ; c'est toujours nous qui nous trompons *.
' Vxn qiii nousi trompons.
[Je dis fu'il eut impossiOle que nos sens nous trompent, car il est toujours vrai que nous st:ntons ce que nous sentons : et les épicuriens avaient raison en cela. Les sensations ne nous font tomber dans l'erreur que par les jugements qu'il nous plail d'y joindre sur les rauset productrices de ces mêmes sensations, ou sur IcMgvppnrt-s qu'elles o»|i entre elles, ou sur la nature des objets qu'elles nous font apcreeroir,. Or c'est en ceci que se trompaient les épicuriens , prétendant que le» fui/ements que nous faisions sur nos sensations n'étaient jamais faux.'' Nous sentons nos sensations , mais nous ne sentons pas nos jugem«Ht4,> nous les produisons.
Ot alinéa, impriiiuî pour la premiore fois dins l'tVlitionde 1801. pul>li(*« par niilot, e?t en ffft-t dans le rnann^rrit atilo^raphc . en rurinr iradilitioQ