‹ Émile (volume 2)Chapitre 97 sur 240 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Que nous passons rapidement sur celte terre ! le premier quarl de la vie est écoulé avant qu'on en connaisse l'usage; le dernier quart s'écoule encore après qu'on a cessé d'en jouir. D'abord nous ne savons point vivre, bientôt nous ne le pouvons plus; et, dans l'intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles , les trois quarts du temps qui nous reste sont consumés par le sommeil , par le travail , par la douleur, par la contrainte , par les peines de toute espèce. La vie est courte, moins par le peu de temps qu'elle dure, que parce que , de ce peu de temps , nous n'en avons presque point pour le goûter. L'instant de la mort a beau être éloigné do celui do la naissance, la vie est toujours trop courte, quand cet espace est mal rempli.

Nous naissons , pour ainsi dire , en deux fois : l'une pour exister, et l'autre pour vivre; l'une pour l'espèce, et l'autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort sans doute : mais l'analogie extérieure est pour eux. Jusqu'à l'âge nubile, les enfants des deux sexes n'ont rien d'apparent qui les dislingue , même visage , même ligure , même teint , même voix , tout est égal : les lîlles sont des entants , les garçons sont dos enfants ; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les mâles en qui l'on empêche le développement ultérieur du sexe gardent celte conformité toute leur vie ; ils sont toujours de grands enfants; et les femmes , ne perdant point cette même confornv''" -«'"M—i . à bien des égards, ne jamais être autre chose.

Mais l'homme en général n'est pas fait pour rester loujours dans l'enfance. Il en sort au temps prescrit par la nature ; et ce moment, de crise , bien qu'assez court , a de longues influences.

Gomme le mugissement de la mer précède de loin la tempête i cette orageuse révolution s'annonce parle murmure des passioni naissantes; une ferment,»! ion sourde avertit de l'approche du daU'^ ger. Un changement dans l'humeur, des emportements fréquents ,3 une continuelle agitation d'esprit, rendent l'enfant presque indisci* plinable. 11 devient sourd à la voix qui le rendait docile; c'est 1

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