LIVRE Ilf
!ii <[iie d'elle seule pour rectifier les erreui"s que nous lui attriions.
Supposons l'enfant assez stupide pour ne \kls sentir le résultat de ces expériences; c'est alors qu'il faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l'eau , laissezle dans sa situation , et que l'enfant y passe la maiu d'un bout à l'autre , il ne sentira point d'angle; le bâton n'est donc pas brisé. Vous me direz qu'il n'y a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en forme. Il est vrai : mais ne voyez- voas pas que , sitôt que l'esprit est parvenu jusqu'aux idées , tout jugement est un raisonnement? La conscience de toute sensation est ane proposition , un jugement. Donc , sitôt que l'on compare une sensation et une autre , on raisonne. L'art de juger et l'art de raisonner sont exactement le même.
Emile ne saura jamais la dioptrique , ou je veux qu'il l'apprenne autour de ce bâton. Il n'aura point disséqué d'insectes; il n'aura point compté les taches du soleil ; il ne saura ce que c'est qu'un microscope et un télescope. Vos doctes élèves se moqueront de son ignorance. Ils n'auront pas tort ; car, avant de se servir de ces instruments , j'entends qu'il les invente , et vous vous doutez bien que cela ne viendra pas sitôt.
Voilà l'esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l'enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés , et qu'il croie sentir deux boules , je ne lui permettrai point d'y regarder, qu'auparavant il ne soit convaincu qu'il n'y en a qu'une.
Ces éclaircissements suffiront , je pense , pour marquer neltcmcnt le progri's qu'a fait jusqu'ici l'esprit de mon élevé , et la iite par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes cf- \is peut-être de la quantité de choses que j'ai fait jwsscr dent lui : vous craignez que je n'accable son esprit sous ces niulliies d»" connaissances. C'est tout le contraire ; je lui apprends bien] is à les ignorer qu'à les savoir. Je Ui montre la route de la loncc , aisée à la vérité , mais longue, immense, lente à prcourtr. Je lui fais faire les premiers pas pour qu'il reconnaisse l'ea» Iréc , mais je ne lui permets jamais d'aller loin.
Forcé d'apprendre de lui-même, il use de sa raison et non de celle tl'autrui ; car, pour ne rien donner à l'opinion , il ne faut rien »kMmer à l'autorité ; et la plu{)art de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. Do cet exercice continuel il
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doit résultet une vigueur d'esprit seml)lable ;i celle qu'on donne nu corps par le travail et parla fatigue. Un autre avantage est qu'on n'avance qu'à proportion de ses forces. L'esprit, non plus que le corps , ne porte que ce qu'il peut porter. Quand l'entendcraenl s'approprie les choses avant de les déposer dans la mémoire , ce qu'il en tire ensuite est à lui : au lieu qu'en surchargeant la mémoire à son insu , on s'expose à n'en jamais rien tirer qui lui soit propre.
Emile a peu de connaissances , mais celles qu'il a sont véritablement siennes; il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu'il sait et qu'il sait bien, la plus importante est qu'il y en a beaucoup qu'il ignore et qu'il peut savoir un jour, beaucoup plus que d'autres hommes savent et qu'il ne saura de sa vie , et une infinité d'autres qu'aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumières, mais par la faculté d'en acquérir; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit qu'il sache trouver l'a quoi bon sur tout ce qu'il fait, et le pourquoi sur tout ce qu'il croii. Car, encore une fois, mon objet n'est point de lui donner la science , mais de lui apprendre à l'acquérir au besoin, delà lui faire estimer exactement ce qu'elle vaut , et de lui faire aimer la vérité par-dessus tout*. Avec cette méthode on avance peu , mais on ne fait jamais un pas inutile, et l'on n'est point forcé de rétrograder.
Emile n'a que des connaissances naturelles et purement physiques. Il ne sait pas même le nom de l'histoire , ni ce que c'est que métaphysique et morale. Il connaît les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul des rapports moraux de l'homme à l'homme. Il sait peu généraliser d'idées, peu faire d'abstractions. Il voit des qualités communes à certains corps, sans raisonner sur ces qualités en elles-mêmes. Il connaît l'étendue abstraite à l'aide des figures de la géométrie ; il connaît la quantité abstraite à l'aide des signes de l'algèbre. Ces figures et ces signes sont les supports de ces abstractions , sur lesquels ses sens se reposent. Il no cherche point à connaître les choses par leur nature , mais seulement par
• ;^Vai.. Car, encore une fois, mon objet n>st pas de lui donner la science, mais de In lui faire connaître, de lui apprendre à en acquérir au besoin, afin delà lui faire estimer exactement ce qu'elle vaut, et de lui faire aimer la vérité par-dessus toutes choses]
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i les relations qui l'intéressent. Il n'estime ce qui lui est étranger
' ijue par rapport à lui ; mais cette estimation est exacte et sûre. La Tantaisie , la convention , n'y entrent pour rien. Il fait plus de cas
I de ce qui lui est plus utile ; et , ne se départant jamais de cette ma-
-: nière d'apprécier , il ne donne rien à l'opinion.
i Emile est laborieux , tempérant , patient , ferme , plein de cou-
ra:re. Son imagination, nullement allumée, ne lui grossit jamais
i mgers; il est sensible à peu de maux, et il sait souffrir avec
-tance, parce qu'il n'a point appris à disputer contre la desti-
. A l'égard de la mort , il ne sait pas encore bien ce que c'est ;
mais , accoutumé à subir sans résistance la loi de la nécessité ,
quand il faudra mourir, il mourra sans gémir et sans se débattre :
c'est tout ce que la nature permet dans ce moment abhorré de tous.
Vivre libre et peu tenir aux choses humaines est le meilleur moyen
d'apprendre à mourir.
En un mot, Emile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-mêtae. Pour avoir aussi les vertus sociales , il lui manque uniquement de connaître les relations qui les exigent ; il lui manque uniipiement des lumières que son esprit est tout prêt à recevoir.
11 se considère sans égard aux autres, et trouve bon que lesau- Ires ne pensent point à lui. Il n'exige rien de personne, et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine, il ne eompte que sur lui seul. Il a droit aussi plus qu'un autre de compter sur lui-même , car il est tout ce qu'on peut être à son âge. Il ifa point d'erreurs, ou n'a que celles qui nous sont inévitables; il n*a point de vices , ou n'a que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain , les membres agiles , l'esprit juste et sans Ipr^ogés, le cœur libre et sans passions. L'amour-propre , la prelaiëre et la plus naturelle de toutes, y est encore à peine exalté. 9ns troubler le repos de personne , il a vécu content , heureux et Ar, autant que la nature l'a permis. Trouvez-vous qu'un enfant par\'enu à sa quinzième année ait perdu les précédentes?