É.MILK
Or je Irou venais celui qui voudrait empêcher les passions de naître presque aussi fou que celui qui voudrait les anéantir ; et ceux qui croiraient que tel a été mon projet jusqu'ici m'auraient sûrement fort mal entendu.
Mais raisonnerait- on bien , si , de ce qu'il est dans la nature de l'homme d'avoir des passions , on allait conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous voyons dans les autres sont naturelles ? Leur source est naturelle, il est vrai ; mais mille ruisseaux étrangers l'ont grossie; c'est un grand fleuve qui s'accroit sans cesse, et dans lequel on r«trouverait à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très-bornées ; elles sont les instruments de notre liberté , elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisent nous viennent d'ailleurs ; la nature ne nous les donne pas , nous nous les approprions à son préjudice.
La source de nos passions, l'origine et le principe de tous les autres, la seule qui naît avec l'homme -et ne le quitte jamais tant qu'il vit, est l'amour de soi : passion primitive , innée, antérieure à toute autre , et dont toutes les autres ne sont , en un sens , que des modifications. En ce sens , toutes , si l'on veut , sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrange res, sans lesquelles elles n'auraient jamais lieu ; et c«s mêmes modifications , loin de nous être avantageuses , nous sont nuisibles ; elles changent le premier objet et vont contre leur principe : c'est alors que l'homme se trouve hors de la nature , et se met en contradiction avec soi.
L'amour de soi-même est toujours bon , toujours conforme à l'ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservalion, le premier et le plus important de ses soins est et doit cire d'y veiller sans cesse : et comment y veillerait-il ainsi , s'il n'y pro* nail le plus grand intérêt ?
Il faut donc que nous nous aimions pournous conserver; il faut (juc nous nous aimions plus que toute chose ; et , par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous, consorw. Tout enfant s'attache à sa nourrice : Romulus devait s'attacher à la louve qui l'avait allaité. D'abora cet altachomenl est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d'un individu j'atlire ; ce (|ui lui nuit le repousse : ce n'est là qu'un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l'attachement en