‹ Émile (volume 3)Chapitre 10 sur 235 · LIVRE î · texte numérisé non relu

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intervenir 1 époux , les médecins, surtout les mères. Un mari qui oseroit consentir que sa femme nourrît son enfant seroit un homme perdu; l’on en feroit un assassin qui veut se défaire d’elle. Maris prudents , il faut immoler à la paix l’amour paternel. Heureux qu’on trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres ! plus heureux si le temps que celles-ci gagnent n’est pas destiné pour d’autres que vous.

Le devoir des femmes n’est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu’elles en font , il est égal pour les enfants d’étre nourris de leur lait ou d’un autre. Je tiens cette question , dont les médecins sont les juges, pour décidée au souhait des femmes 1 ; et pour moi , je penserois bien aussi qu’il vaut mieux que l’enfant suce le lait d’une nourrice en santé, que d’une mère gâtée , s’il avoit quelque nouveau mal à craindre du même sang dont il est formé.

Mais la question doit-elle s’envisager seulement par le côté physique ? et l’enfant a-t-il moins besoin des soins d’une mère que de sa

' La ligue des femmes et des médecins m’a toujours paru 1 une des plus plaisantes singularités de Paris. C’est par les femmes que les médecins acquièrent leur réputation, et c e^t y»ar les médecins que les femmes font leurs volontés. On se doute bien par-là quelle est la sorte d habileté qu il faut à un médecin de Paris pour devenir célèbre.

mamelle? D’autres femmes , des bêtes même, pourront lui donner le lait qu’elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l’enfant d’une autre au lieu du sien est une mauvaise mère ; comment sera-t-elle une bonne nourrice ? elle pourra le devenir, mais lentement, il faudra que l’habitude change la nature : et l’enfant mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.

De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devroit ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre ; c’est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l’aliéner; de voir son enfant aimer une autre femme autant et plus qu’elle; de sentir que la tendresse qu’il conserve pour sa propre mère est une grâce , et que celle qu’il a pour sa mère adoptive est un devoir : car, où j’ai trouvé les soins d’une mère, ne dois-je pas l’attachement d’un fils?

La manière dont on remédie à cet inconvénient est d’inspirer aux enfants du mépris pour leurs nourrices, en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l’enfant , ou l’on congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années il ne la voit plus, il ne la connoît plus. La mère , qui croit se substituer à elle et

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réparer sa négligence par sa cruauté , se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourrisson dénaturé , elle l’exerce à l’ingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie , comme celle qui l’a nourri de son lait.

Combien j’insisterois sur ce point, s’il étoit moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles ! Ceci tient à plus de choses qu’on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? commencez par les mères ; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation : tout l’ordre moral s’altère ; le naturel s’éteint dans tous les cœurs ; l’intérieur des maisons prend un air moins vivant; le spectacle touchant d’une famille naissante n’attache plus les maris , n’impose plus d’égards aux élrangers; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants ; il n’y a point de résidence dans les familles ; l’habitude ne renforce plus les liens du sang; il n’y a ni pères, ni mères, ni enfants, ni frères , ni sœurs ; tous se connoissent à peine, comment s’aimeroient-ils? Chacun ne songe plus qu’à soi. Quand la maison n’est qu’une triste solitude, il faut bien aller s’égayer ailleurs.

Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d’ellesmêmes , les sentiments de la nature se réveiller

dans tous les cœurs; l’état va se repeupler: ce premier point, -ce point seul va tout réunir. L’attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu’on croit importun, devient agréable ; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre ; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulteroit bientôt une réforme générale , bientôt la nature auroit repris tous ses droits : Qu’une fois les femmes redeviennent mères , bientôt les hommes redeviendront pères et maris.

Discours superflus ! l’ennui même des plaisirs du monde ne ramène jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d’être mères ; elles ne le seront plus; elles ne veulent plus l’être. Quand elles le voudroient, à peine le pourroient-elles ; aujourd’hui cpie l’usage contraire est établi, chacune auroit à combattre l’opposition de toutes celles qui l’approchent ; liguées contre un exemple que les unes n’ont pas donné et que les autres ne veulent pas suivre.

Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d’un bon naturel, qui, sur ce point osant braver l’empire de la mode et les clameurs de leur sexe, remplissent avec

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une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l’attrait des biens destinés à celles qui s’y livrent! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, et sur des observations que je n’ai jamais vues démenties, j’ose promettre à ces dignes mères un attachement solide et constant de la part de leurs maris , une tendresse vraiment liliale de la part de leurs enfants , l’estime et le respect du public, d’heureuses couches sans accident et sans suite, une santé ferme et vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles , et citer en exemple à celles d’autrui.

Point de mère, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques ; et s’ils sont mal remplis d’un côté, ils seront négligés de l'autre. L’enfant doit aimer sa mère avant de savoir qu’il le doit. Si la voix du sang n’est fortifiée par l’habitude et les soins, elle s’éteint dans les premières années, et le cœur meurt pour ainsi dire avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.

On en sort encore par une route opposée, lorsqu’au lieu de négliger les soins de mère une femme les porte à l’excès ; lorsqu’elle fait de son enfant son idole, qu’elle augmente et nourrit sa foiblesse pour l'empêcher de la sentir, et qu’espérant le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes péni-

blés, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment , elle accumule au loin d’accidents et de périls sur sa tête , et combien c’est une précaution barbare de prolonger la foiblesse de l’enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable , le plongea , dit la fable, dans l’eau du Styx. Cette allégorie est belle et claire. Les mères cruelles dont je parle font autrement; à force de plonger leurs enfants dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance: elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espèce dont ils ne manqueront pas d’être la proie étant grands.

Observez la nature , et suivez la route quelle vous trace. Elle exerce continuellement les enfants; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espèce; elle leur apprend de bonne heure ce que c’est que peine et douleur. Les dents qui percent leur donnent la fièvre; des coliques aiguës leur donnent des convulsions; de longues toux les suffoquent; les vers les tourmentent; la pléthore corrompt leur sang; des levains divers y fermentent, et causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie et danger: la moitié des enfants qui naissent périt avant la huitième année. Les épreuves faites, l’enfant a gagné des forces ; et sitôt qu’il peut user de la vie „ le principe en devient plus assuré.

Voilà la règle de la nature. Pourquoi la ton-.

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