‹ Émile (volume 3)Chapitre 11 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

trariez-vous ? Ne voyez-vous pas qu’en pensant la corriger vous détruisez son ouvrage , vous empêchez l’effet de ses soins? Faire au dehors ce quelle fait au dedans , c’est , selon vous , redoubler le danger ; et au contraire c’est y faire diversion , c’est l’exténuer. L’expérience apprend qu’il meurt encore plus cl’enfants élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu’on ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque moins à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim , à la soif, à la fatigue : trempez-les dans l’eau duStyx. Avant que l’habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu’on veut, sans danger; mais quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changements que ne supporteroit pas un homme : les fibres du premier, molles et flexibles , prennent sans effort le pli qu’on leur donne; celles de l’homme, plus endurcies, ne changent plus qu’avec violence le pli quelles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie et sa santé ; et quand il y auroit quelque risque , encore ne faudroit-il pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine , peuton mieux faire que de les rejeter sur le temps de sa durée où ils sont le moins désavantageux ?

3a Émile.

Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui le sentiment de la mort. C’est donc surtout à l’avenir qu’il faut songer en veillant à sa conservation ; c’est contre les maux de la jeunesse qu’il faut l’armer avant qu’il y soit parvenu: car si le prix de la vie augmente jusqu’à l’âge de la rendre utile , quelle folie n’est-ce point d’épargner quelques maux à l’enfance en les multipliant sur l’âge cle raison! Sont-ce là les leçons du maître?

Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connoitre dans son enfance que les maux physiques ! maux bien moins cruels , bien moins douloureux que les autres , et qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie. On ne se tue point pour les douleurs de la goutte; il n’y a guère que celles de l’âme qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance , et c’est le nôtre qu’il faudroît plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naissant, un enfant crie; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’apaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu’il nous plaît; ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux

nôtres : point de milieu, il faut qu’il donne des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d’empire et de servitude. Avant de savoir parler il commande; avant de pouvoir agir il obéit; et quelquefois on le châtie avant qu’il puisse connoître ses fautes, ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son jeune cœur les passions qu’on impute ensuite à la nature , et qu’après avoir pris peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mains des femmes, victime de leur caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et cela , c’est-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu’il ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le nature par les passions qu’on a fait naître , on remet cet être factice entre les mains d’un précepteur, lequel achève de développer les germes artificiels qu’il trouve déjà tout formés, et lui apprend tout, hors à se connoître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre et se rendre heureux. Enfin, quand cet enfant esclave et tyran, plein de science et dépourvu de sens, également débile de corps et d’âme, est jeté dans le monde, en y montrant son ineptie, son orgueil et. tous ses vices, il fait déplorer la misère et la perversité humaines. On se trompe; c’est là

l’homme de nos fantaisies: celui de la nature est fait autrement.

Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle , conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il naît emparez-vous de lui , et ne le quittez plus qu’il ne soit homme: vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mère, le véritable précepteur est le père. Qu’ils s’accordent dans l’ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système; que des mains de l’une l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un père judicieux et borné que par le plus habile maître du monde; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au zèle.

Mais les affaires , les fonctions , les devoirs... Ah ! les devoirs ! sans doute le dernier est ^elui de père 1 ! Ne nous étonnons pas qu’un homme dont la femme a dédaigné de

1 Quand on lit dans Plutarque ( Vie de Marcus Caton, § 4 1 - ) <Iue Caton le censeur, qui gouverna Home avec tant de gloire , éle\ra lui-même son fils dès le berceau , et avec un tel soin , qu’il quittoit tout pour être pre'sent quand la nourrice , c'est-à-dire la mère, le remuoit et le lavoit; quand on lit dans Suétone ( Vie d’Auguste, cliap. 64- ) qu’Augustc , maître du monde, qu’il avoil conquis et qu’il re'gissoit lui- même , enseignoit luimême à ses petits-fils à e'crire, à nager, les éléments des sciences, et qu’il les avoit sans cesse autour de lui ; on ne peut s’empêcher de rire des petites bonnes gens île ce temps-là, qui s’amusoient à dépareilles niaiseries; trop bornés, sans doute, pour savoir vaquer aux grandes affaires des grands hommes de nos jours.

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