‹ Émile (volume 3)Chapitre 108 sur 235 · T. HI [ L E · texte numérisé non relu

T. HI [ L E

Autant le toucher concentre ses opérations autour de l’homme, autant la vue étend les siennes au delà de lui ; c’est là ce qui rend celles-ci trompeuses : d’un coup d’œil un homme embrasse la moitié de son horizon. Dans cette multitude de sensations simultanées et de jugements qu’elles excitent, comment ne se tromper sur aucun ? Ainsi la vue est de tous nos sens le plus fautif, précisément parce qu’il est le plus étendu , et que, précédant de bien loin tous les autres , ses opérations sont trop promptes et trop vastes pour pouvoir être rectifiées par eux. Il y a plus , les illusions mêmes de la perspective nous sont nécessaires pour parvenir à connoitre l’étendue et à comparer ses parties. Sans les fausses apparences , nous ne verrions rien dans l’éloignement ; sans les gradations de grandeur et de lumière, nous ne pourrions estimer aucune distance, ou plutôt il n’y en auroit point pour nous. Si de deux arbres égaux celui qui est a cent pas de nous nous paroissoit aussi grand et aussi distinct que celui qui est à dix, nous les placerions à côté l’un de l’autre. Si nous apercevions toutes les dimensions des objets sous leur véritable mesure , nous ne verrions aucun espace , et tout nous paroîtroit sur notre œil.

Le sens de la vue n’a, pour juger la grandeur des objets et leur distance, qu’une meme mesure, savoir, l’ouverture de l’angle qu ils

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