‹ Émile (volume 3)Chapitre 116 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

un sabot , il accroît sa force en s’en servant , mais sans rien apprendre. J’ai demandé quelquefois pourquoi l’on n’offroit pas aux enfants les mêmes jeux d’adresse qu’ont les hommes ; la paume ,1e mail, le billard, l’arc ,1e ballon ,le^ instruments de musique. On m’a répondu que quelques uns de ces jeux étoient au-dessus de leurs forces, que leurs membres etleurs organes n’étoient pas assez formés pourles autres. Je trouve ces raisons mauvaises : un enfant n’a pas la taille d’un homme, et nelaissepasde porter un habit fait comme le sien. Je n’entends pas qu’il joue avec nos masses sur un billard liautde trois pieds ; je n’entends pas qu’il aille peloter dansnos tripots, ni qu’on charge sa petite main d’une raquette de paumier; mais qu’il joue dans une salle dont on aura garanti les fenêtres; qu’il ne se serve d’abord que de balles molles; que ses premières raquettes soient de bois , puis de parchemin , et enfin de corde à boyau bandée à proportion de son progrès. Vous préférez le volant, parce qu’il fatigue moins et qu’il est sans danger. Vous avez tort par ces deux raisons. Le volant est un jeu de femmes; mais il n’y en a pas une que ne fit fuir une balle en mouvement. Leurs blanches peaux ne doivent pas s’endurcir aux meurtrissures , et ce ne sont pas des contusions qu’attendent leurs visages. Mais nous , faits pour être vigoureux , croyons-nous le devenir sans peine? et de quelle défense serons-

nous capables, si nous ne sommes jamais attaqués? On joue toujours lâchement les jeux où l’on peut être maladroit sans risque : un volant qui tombe ne fait de mal à personne; mais rien ne dégourdit les bras comme d’avoir à couvrir la tête , rien ne rend le coup d’œil si juste que d’avoir à garantir les yeux. S’élancer du bout d’une salle à l’autre, juger le bond d’une balle encore en l’air, la renvoyer d’une main forte et sûre; de tels jeux conviennent moins à l’homme qu’ils ne servent à le former.

Les fibres d’un enfant, dit-on, sont trop molles ! Elles ont moins de ressort , mais elles en sont plus flexibles , son bras est foible , mais enfin c’est un bras ; on en doit faire , proportion gardée , tout ce qu’on fait d’une autre machine semblable. Les enfants n’ont dans les mains nulle adresse; c’est pour cela que je veux qu’on leur en donne : un homme aussi peu exercé qu’eux n’en auroit pas davantage : nous ne pouvons connoître l’usage de nos organes qu’après les avoir employés. Il n’y a qu’une longue expérience qui nous apprenne à tirer parti de nous-mêmes, et cette expérience est la véritable étude à laquelle on ne peut trop tôt nous appliquer.

Tout ce qui se fait est faisable. Or, rien n’est plus commun que de voir des enfants adroits et découplés avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme.

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