LIVRE II
leur discours il y a peu d’accent , il y a peu d’énergie clans leur voix. Notre élève aura le parler plus uni, plus simple encore, parce que ses passions, n’étant pas éveillées, ne mêleront point leur langage au sien. N’allez donc pas lui donner à réciter des rôles de tragédie et de comédie, ni vouloir lui apprendre, comme on dit, à déclamer. Il aura trop de sens pour savoir donner un ton à des choses qu’il ne peut entendre , et de l’expression à des sentiments qu’il n’éprouva jamais.
Apprenez-lui à parler uniment , clairement, à bien articuler, à prononcer exactement et sans affectation , à connoître et à suivre l’accent grammatical et la prosodie, à donner toujours assez de voix pour être entendu , mais à n’en donner jamais plus qu’il ne faut; défaut ordinaire aux enfants élevés dans les collèges: en toute chose rien de superflu.
De même, dans le chant, rendez sa voix juste, égale, flexible, sonore; son oreille sensible à la mesure et à l’harmonie, mais rien de plus. La musique imitative et théâtrale n’est pas de son âge , je ne voudrois pas même qu’il chantât des paroles ; s’il en vouloit chanter , je tâcherois de lui faire des chansons exprès , intéressantes pour son âge , et aussi simples que ses idées.
On pense bien qu’étant si peu pressé de lui apprendre à lire l’écriture, je ne le serai pas
E M ILS
non plus de lui apprendre à lire la musique. Ecartons de son cerveau toute attention trop pénible , et ne nous hâtons point de fixer son esprit sur des signes de convention. Ceci, je l’avoue, semble avoir sa difficulté; car, si la connoissance des notes ne paroît pas d’abord plus nécessaire pour savoir chanter que celle des lettres pour savoir parler, il y a pourtant cette différence , qu’en parlant nous rendons nos propres idées , et qu’en chantant nous ne rendons guère que celles d’autrui. Or, pour les rendre, il faut les lire.
Mais, premièrement, au lieu de les lire on les peut ouïr, et un chant se rend à l’oreilie encore plus fidèlement qu’à l’œil. De plus, pour bien savoir la musique il ne suffit pas de la rendre , il la faut composer; et l’un doit s’apprendre avec l’autre , sans quoi l’on ne la sait jamais bien. Exercez votre petit musicien d’abord à faire des phrases bien régulières, bien cadencées; ensuite à les lier entre elles par une modulation très-simple, enfin à marquer leurs différents rapports par une ponctuation correcte ; ce qui se fait par le bon choix des cadences et des repos. Surtout jamais de chant bizarre, jamais de pathétique ni d’expression. Une mélodie toujours chantante et simple, toujours dérivante des cordes essentielles du ton , et toujours indiquant tellement la basse , qu’il la sente et l’accompagne sans peine : car , pour se former la voix