‹ Émile (volume 3)Chapitre 133 sur 235 · VIT · texte numérisé non relu

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son visage , qu’on n’a pas collé sur des livres , ne tombe point sur son estomac : on n’a pas besoin de lui dire, Levez la tête ; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser.

Faisons-lui place au milieu de l’assemblée: messieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance ; ne craignez ni ses importunités , ni son babil, ni ses questions indiscrètes. N’ayez-pas peur qu’il s’empare de vous , qu’il prétende vous occuper de lui seul , et que vous ne puissiez plus vous en défaire.

N’attendez pas non plus de lui des propos agréables, ni qu’il vous dise ce que je lui aurai dicté; n’en attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu’il a fait ou celui qu’il pense, tout aussi librement que le bien , sans s’embarrasser en aucune sorte de l’effet que fera sur vous ce qu’il aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution.

L’on aime à bien augurer des enfants , et l’on a toujours regret à ce flux d’inepties qui vient presque toujours renverser les espérances qu’on voudroit tirer de quelque heureuse rencontre qui par hasard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret; car il ne dit jamais un mot inutile, et ne s’épuise pas sur un babil qu’il sait qu on n’écoute point. Ses idées sont bornées , mais

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nettes; s’il ne sait rien par cœur, il sait beaucoup par expérience ; s'il lit moins bien qu’un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature ; son esprit n’est pas dans sa langue , mais dans sa tête ; il a moins de mémoire que de jugement ; il ne sait parler qu’un langage, mais il entend ce qu’il dit; et s’il ne dit pas si bien que les autres disent, en revanche il fait mieux qu’ils ne font.

Il ne sait ce que c’est que routine , usage , habitude ; ce qu’il fit hier n’influe point sur ce qu’il fait aujourd’hui 1 : il ne suit jamais cle formule , ne cède point à l’autorité ni à l’exemple, et n’agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi n’attendez pas de lui des discours dictés ni des manières étudiées, mais toujours l’expression fidèle de ses idées et la conduite (pii naît de ses penchants.

Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel,

1 L attrait do 1 liaLilude vient de la paresse naturelle à 1 homme , et celle paresse augmente en s’y livrant : on fait plus aisément ce qu’on a déjà fait; la route étant frayée en devient plus facile à suivre. Aussi peut-on remarquer que l’empire de l'habitude est très-grand sur les vieillards et sur les gens indolents, très-petit sur la jeunesse et sur les gens vifs. Ce régime n est bon qu’aux âmes foiblcs , et les affoiblit davantage de jour en jour. î,a seule habitude utile aux enfants est de s asservir sans peine à la nécessité des choses, et la seule habitude utile aux hommes est de s’asservir sans peine à la raison, Toute autre habitude e^t un vice.

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aucune sur l’état relatif des hommes : et de quoi lui serviroient-elles , puisqu’un enfant n’est pas encore un membre actif delà société? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention même : il peut en savoir jusque-là ; il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n’est pas à lui n’est pas à lui : passé cela il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir, d’obéissance, il ne sait ce que vous voulez dire ; commandez-lui quelque chose , il ne vous entendra pas ; mais dites-lui: Si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrois dans l’occasion ; à l’instant il s’empressera de vous complaire , car il ne demande pas mieux que d’étendre son domaine , et d’acquérir sur vous des droits qu’il sait être inviolables. Peutêtre même n’est-il pas fâché de tenir une place , de faire nombre , d’être compté pour quelque chose : mais s’il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous n’avez pas bien bouché d’avance toutes les portes de la vanité.

De son côté , s’il a besoin de quelque assistance , il la demandera indifféremment au premier qu’il rencontre ; il la demanderoit au roi comme à son laquais : tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez, à l’air dont il prie , qu'il sent qu’on ne lui doit rien ; il sait que ce qu’il demande est une grâce. Il sait aussi que l’humanité porte à en accorder. Ses expressions sont simples et la-

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