LIVRE II. 3o
en est peu ; et sur cent raille pères, il ne s’en trouvera pas un de ce nombre.
Les questions trop multipliées ennuient et rebutent tout le monde, à plus forte raison les enfants. Au bout de quelques minutes leur attention se lasse, ils n’écoutent plus ce qu’un obstiné questionneur leur demande, et ne répondent plus qu’au hasard. Cette manière de les examiner est vaine et pédantesque ; souvent un mot pris à la volée peint mieux leur sens et leur esprit que ne feroient de longs discours : mais il faut prendre garde que ce mot ne soit ni dicté ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement soi-même pour apprécier celui d’un enfant.
J’ai ouï raconter à feu milord Hyde, qu’un de ses amis , revenu d’Italie après trois ans d’absence , voulut examiner les progrès de son fils âgé de neuf à dix ans. Ils vont un soir se promener avec son gouverneur et lui dans une plaine où des écoliers s’amusoient à guider des cerfs-volants. Le père en passant dit à son fils: Où est le cerf-volant dont voilà l’ombre P Sans hésiter, sans lever la tête, l’enfant dit: Sur le grand chemin. Et en effet, ajoutoit milord Hyde , le grand chemin étoit entre le 6oleil et nous. Le père à ce mot embrasse son fils , et , finissant là son examen , s’en va sans rien dire. Le lendemain il envoya au gouverneur l’acte d’une pension viagère outre ses appointements.
3lO ÉMILE.
Quel homme que ce père-là ! et quel fils lui étoit promis*! La question est précisément de l’âge : la réponse est bien simple ; niais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle suppose ! C’est ainsi que l’élève d’Aristote apprivoisoit ce coursier célèbre qu’aucun écuyer n’avoit pu dompter.