LIVRE III
tre : à chaque instant on croii le voir paroitre ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l’espace ; le voile des ténèbres s’efface et tombe. L’homme reconnoît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l’éclaire, les premiers rayons qui la dorent , la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l’œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie; en ce moment pas un seul ne se tait, leur gazouillement, foible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d’un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu’à l’âme. Il y a là une demi-heure d’enchantement , auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand , si beau , si délicieux , n’en laisse aucun de sang-froid.
Plein de l’enthousiasme qu’il éprouve, le maître veut le communiquer à l’enfant : il croit l’émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lai-môme. Pure bêtise ! C’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature ; pour le voir il faut le sentir. L’enfant aperçoit les objets, mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de loua
eoncert. 11 faut une expérience qu’il n’a point acquise , il faut des sentiments qu’il n’a point éprouvés , pour sentir l’impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. S’il n’a long-temps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n’ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l’oppressa jamais, comment goûtera-t-il l’air frais d’une belle matinée ? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure , l’humide vapeur de la rosée , le marcher mol et doux sur la pelouse , enchanteront-ils ses sens ? Comment le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accents de l’amour et du plaisir lui sont encore inconnus ? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir ? Enfin comment s’attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature, s’il ignore quelle main prit soin de l’orner ?
Ne tenez point à l’enfant des discours qu’il ne peut entendre. Point de descriptions , point cl’éloquence , point de figures , point de poésie. Il n’est pas maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d’être clair , simple , et froid ; le temps ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.
Élevé dans l’esprit de nos maximes , accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même , et à ne recourir jamais à autrui qu’ après avoir