‹ Émile (volume 3)Chapitre 138 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

de sa tète et de la tienne; crains quelle ne tourne à l’un ou à l’autre, et peut-être à tous les deux. Crains l’attrait spécieux du mensonge et les vapeurs enivrantes de l’orgueil. Souviens-toi , souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste , et qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais parce qu’on croit savoir.

Ses progrès dans la géométrie vous pourroient servir d’épreuve et de mesure certaine pour le développement de son intelligence : mais sitôt qu’il peut discerner ce qui est utile et ce qui ne l’est pas , il importe d’user de beaucoup de ménagement et d’art pour l’amener aux études spéculatives. Voulez-vous , par exemple, qu’il cherche une moyenne proportionnelle entre deux lignes; commencez par faire en sorte qu’il ait besoin de trouver un carré égal à un rectangle donné : s’il s’agissoit de deux moyennes proportionnelles , il faudroit d’abord lui rendre le problème de la duplication du cube intéressant, etc. Voyez comment nous approchons par degrés des notions morales qui distinguent le bien et le mal. Jusqu’ici nous n’avons connu de loi que celle de la nécessité : maintenant nous avons égard à ce qui est utile ; nous arriverons bientôt à ce qui est convenable et bon.

Le même instinct anime les diverses facultés de l’homme. A l’activité du corps qui cherche à se développer, succède l’activité de l’esprit

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qui cherche à s’instruire. D’abord les enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux ; et cette curiosité bien dirigée est le mobile de l’âge où nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l’opinion. Il est une ardeur de savoir qui n’est fondée que sur le désir d’être estimé savant ; il en est une autre qui naît d’une curiosité naturelle pour tout ce qui peut l’intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et l’impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d’y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain , mais dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions et de nos lumières. Supposez un philosophe relégué dans une île déserte avec des instruments et des livres, sur cl’y passer seul le reste de ses jours; il ne s’embarrassera plus guère du système du monde , des lois de l’attraction , du calcul différentiel : il n’ouvrira peut-être de sa vie un seul livre; mais jamais il ne s’abstiendra de visiter son île jusqu’au dernier recoin , quelque grande qu’elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les connoissancesdont le goût n’est point naturel à Thorame , et bornons-nous à celles que l’instinct nous porte à chercher.

L’île du genre humain , c’est la terre ; 1 oh-

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jet le plus frappant pour nos yeux, c’est le soleil. Sitôt que nous commençons à nous éloigner de nous , nos premières observations doivent tomber sur Tune et sur l’autre. Aussi la philosophie de presque tous les peuples sauvages roule-t-elle uniquement sur d’imaginaires divisions de la terre, et sur la divinité du soleil.

Quel écart! dira-t-on peut-être. Tout à l’heure nous n’étions occupés que de ce qui nous touche , de ce qui nous entoure immédiatement ; tout à coup nous voilà parcourant le globe et sautant aux extrémités de l’univers ! Cet écart est l’effet du progrès de nos forces et de la pente de notre esprit. Dans l’état de foiblesse et d’insuffisance , le soin de nous conserver nous concentre au dedans de nous; dans l’état de puissance et de force , le désir d’étendre notre être nous porte au delà , et nous fait élancer aussi loin qu’il nous est possible : mais couime le monde intellectuel nous est encore inconnu, notre pensée ne va pas plus loin que nos yeux , et notre entendement ne s’étend qu’avec l’espace qu’il mesure.

Transformons nos sensations en idées , mais ne sautons pas tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels. C’est par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de l’esprit, que les sens soient toujours ses guides. Point d’autre livre que le inonde , point d’autre instruction que les faits. L’enfant qui lit ne pense

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pas, il ne fait que lire; il ne s’instruit pas, il apprend des mots.

Rendez votre élève attentif aux phénomènes delà nature, bientôt vous le rendrez curieux; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettezles questions à sa portée, et laissez-les-lui résoudre. Qu’il ne sache rien parce que vous le lui avez dit , mais parce qu’il l’a compris lui-même; qu’il n’ apprenne point la science, qu’il l’invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres.

Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, et vous lui allez chercher des globes, des sphères , des cartes : que de machines ! Pourquoi toutes ces représentations? Queue commencez-vous par lui montrer l’objet même, afin qu’il sache au moins de quoi vous lui parlez !

Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l’horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant , et l’on observe les objets qui rendent reconnoissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais , on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s’annoncer de loin par les traits de feu qu’il lance au-devant de lui. L’incendie augmente, l’orient paroît tout en flammes: à leur éclat on attend l’astre long-temps avant qu’il se mon-

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