‹ Émile (volume 3)Chapitre 14 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

praticable reste sans usage quand il n’en a pas montré l’application.

J’ai donc pris le parti de me donner un élève imaginaire, de me supposer l’âge, la santé, les connoissances et tous les talents convenables pour travailler à son éducation , de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui où, devenu homme fait , il n’aura plus besoin d’autre guide que lui-même. Cette méthode me paroît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s’égarer dans des visions ; car , dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire , il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son élève, il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui , s’il suit le progrès de l’enfance et la marche naturelle au cœur humain.

Voilà ce que j’ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes dont chacun devoit sentir la vérité. Mais quant aux règles qui pouvoient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Émile ou à d’autres exemples, et j’ai fait voir dans des détails très-étendus commentée que j’établissois pouvoitêtre pratiqué: tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. C’est au lecteur à juger si j’ai réussi.

Il est arrivé de là que j’ai d’abord peu parlé d’Émile, parce que mes premières maximes

d’éducation , bien que contraires à celles qui sont établies, sont d’une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que j’avance, mon élève, autrement conduit que les vôtres, n’est plus un enfant ordinaire; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paroîtplus fréquemment sur la scène; et vers les derniers temps je ne le perds plus un moment de vue, jusqu’à ce que , quoi qu’il en dise , il n’ait plus Je moindre besoin de moi.

Je ne parle point ici des qualités d’un bon gouverneur; je les suppose , et je me suppose moi- même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage on verra de quelle libéralité j’use envers moi.

Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune , que le gouverneur d’un enfant doit être jeune, et même aussi jeune que peut l’être un homme sage. Je voudrois qu’il fût lui-même enfant, s’il étoit possible; qu’il put devenir le compagnon de son élève, et s’attirer sa confiance en partageant ses amusements. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance et l’âge mûr pour qu'il se forme jamais un attachement bien solide à cett e distance.Les enfants flattent quelquefois les vieillards , mais ils ne les aiment jamais.

On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop ; un même homme n’en peut faire qu’une : s’il en lalloit

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