‹ Émile (volume 3)Chapitre 13 sur 235 · livre i. Sy · texte numérisé non relu

livre i. Sy

Plus on y pense, plus on aperçoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le gouverneur eût été élevé pour son élève, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître, que tous ceux qui l’approchent eussent reçu les impressions qu’ils doivent lui communiquer ; il faudroit d’éducation en éducation remonter jusqu’on ne sait où. Comment se peut-il qu’un enfant soit bien élevé par qui n’a pas été bien élevé lui-même ?

Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l’ignore. En ces temps d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une âme humaine? Mais supposons ce prodige trouvé. C’est en considérant ce qu’il doit faire que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que je crois voir d’avance est qu’un père qui sentiroit tout le prix d’un bon gouverneur prendroit le parti de s’en passer ; car il mettroit plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami , qu’il élève son fils pour l’être ; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, et la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage.

Quelqu’un dont je ne connois que le rang m’a fait proposer d’élever son fils. Il m’a fait beaucoup d’honneur sans doute ; mais loin de se plaindre de mon refus , il doit se louer de ma discrétion. Si javois accepté son offre, et que j’eusse erré dans ma méthode, c’étoit une éducation manquée : si j’ayois réussi , c’eût

vnr.

été bien pis ; son fils auroit renié son titre , il n’eût plus voulu être prince.

Je suis trop pénétré de la grandeur des devoirs d’un précepteur, je sens trop mon incapacité pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert; et l’intérêt de l’amitié même ne seroit pour moi qu’un nouveau motif de refus. Je crois qu’après avoir lu ce livre peu de gens seront tentés de me faire cette offre ; et je prie ceux qui pourroient l’être de n’en plus prendre l’inutile peine, j’ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n’y suis pas propre, et mon état m’en dispenseroit quand mes talents m’en rendroient capable. J’ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paroissent ne pas m’accorder assez d’estime pour me croire sincère et fondé dans mes résolutions.

Hors d’état de remplir la tâche la plus utile, j’oserai du moins essayer de la plus aisée: à l’exemple de tant d’autres, je ne mettrai point la main à l’œuvre , mais à la plume ; et au lieu de faire ce qu’il faut , je m’efforcerai de le dire.

Je sais que , dans les entreprises pareilles à celle-ci, l’auteur, toujours à son aise dans des systèmes qu’il est dispensé de mettre en pratique , donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre, et que, faute de détails et d’exemples, ce qu’il dit même de

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