LIVRE III
3ag
tracer ; elles assujettissent à travailler toujours dans le même lieu : tant de soins , tant de gêne, l’ennuieroient à la fin. Nous l’avons prévu ; nous y pourvoyons d’avance.
Me voici de nouveau dans mes longs et minutieux détails. Lecteurs , j’entends vos murmures et je les brave : je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs ; car pour moi j’ai pris le mien sur vos plaintes.
Depuis long-temps nous nous étions aperçus, mon élève et moi, que l’ambre , le verre, la cire, divers corps frottés, attiroient les pailles , et que d’autres ne les attiroient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore; c’est d’attirer à quelque distance, et sans être frotté, la limaille et d’autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse sans que nous puissions y rien voir de plus ! Enfin nous trouvons qu’elle se communique au fer même aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à la foire un joueur de gobelets at-
* Je n’ai pu m’empêcher de rire en lisant une fine critique de M. Formey sur ce petit conte : Ce joueur de gobelets , dit-il , qui se pique d’émulation contre un enfant et sermonne gravement son instituteur , est un in~ dividu du monde des Émiles. Le spirituel M. Formey n’a pu supposer que celte petite scène e'toit arrangée , et que le bateleur étoit instruit du rôle qu il avoit à faire;
tire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d’eau. Fort surpris, nous ne disons pourtant pas , C’est un sorcier, car nous ne savons ce que c’est qu’un sorcier. Sans cesse frappés d’effets dont nous ignorons les causes , nous ne nous pressons de juger de rien, et nous restons en repos dans notre ignorance jusqu’à ce que nous trouvions l’occasion d’en sortir.
De retour au logis , à force de parler du canard de la foire , nous allons nous mettre en tête de l’imiter : nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous l’entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard , de sorte que l’aiguille traverse le corps et que la tête fasse le bec. Nous posons sur l’eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, et nous voyons avec une joie facile à comprendre que notre canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivoit le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s’arrête sur l’eau quand on l’y laisse en repos, c’est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent, tout occupés de notre objet, nous n’en voulons pas davantage.
Dès le même soir nous retournons à la foire
car c’est en effet ce que je n’ai point dit. Mais combien de fois, en revanche, ai-je déclare que je n’ccrivois point pour les gens à qui il falloit tout dire 1
i. I V R K III.
avec du pain préparé dans nos poches ; et, sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur qui se contenoit à peine , lui dit que ce tour n’est pas difficile , et que lui-même en fera bien autant. Il est pris au mot : à l’instant il tire de sa poche le pain ou est caché le morceau de fer ; en approchant de la table, le coeur lui bat; il présente le pain presque en tremblant ; le canard vient et le suit : l’enfant s’écrie et tressaille d’aise. Aux battements de mains , aux acclamations de l’assemblée, la tête lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l’embrasser , le féliciter , et le prie de l’honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu’il aura soin d’assembler plus de monde encore pour applaudir à son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller: mais sur-le-champ je lui ferme la bouche , et l’emmène comblé d’éloges.
L’enfant, jusqu’au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il invite tout ce qu’il rencontre ; il voudroit que tout le genre humain fût témoin de sa gloire; il attend l’heure avec peine, il la devance : on vole au rendez-vous; la salle est déjà pleine. En entrant, son jeune cœur s’épanouit. D autres jeux doivent précéder ; le joueur de gobelets se surpasse et fait des choses surprenantes. L’enfant ne voit rien de tout cela ; il s’agite, il sue , il respire à peine; il passe son
temps à manier dans sa poche son morceau de pain d’une main tremblante d’impatience. Enfin son tour vient ; le maître l’annonce au public avec pompe. Il s’approche un peu honteux, il tire son pain..... Nouvelle vicissitude des choses humaines! le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourd’hui; au lieu de présenter le bec , il tourne la queue et s’enfuit ; il évite le pain et la main qui le présente avec autant de soin qu’il les suivoit auparavant. Après mille essais inutiles et toujours hués, l’enfant se plaint, dit qu’on le trompe, que c’est un autre canard qu’on a substitué au premier, et défie le joueur de gobelets d’attirer celui-ci.
Le joueur de gobelets , sans répondre, prend un morceau de pain , le présente au canard; à l’instant le canard suit le pain, et vient à la main qui le retire. L’enfant prend le même morceau de pain; mais, loin de réussir mieux qu’auparavant, il voit le canard se moquer de lui et faire des pirouettes tout autour du bassin : il s’éloigne enfin tout confus , et n’ose plus s’exposer aux huées.
Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l’enfant avoit apporté , et s’en sert avec autant de succès que du sien : il en tire le fer devant tout le monde, autre risée à nos dépens ; puis de ce pain ainsi vidé il attire le canard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé
JLIVRE III.
devant tout le monde par une main tierce; il en fait autant avec son gant , avec le bout de son doigt ; enfin il s’éloigne au milieu de la chambre , et , du ton d’emphase propre à ces gens-là, déclarant que son canard n’obéira pas moins à sa voix qu’à son geste, il lui parle, et le canard obéit; il lui dit d’aller à droite et il va à droite , de revenir et il revient, de tourner et il tourne; le mouvement est aussi prompt que l’ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d’affronts pour nous. Nous nous évadons sans être aperçus, et nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter nos succès à tout le monde, comme nous l’avions projeté.
Le lendemain matin l’on frappe à notre porte : j’ouvre ; c’est l’homme aux gobelets. Il se plaint modestement de notre conduite. Que nous avoit-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux et lui ôter son gagne-pain? Qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans l’art d’attirer un canard de cire , pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d’un honnête homme? Ma foi, messieurs , si j’avois quelque autre talent pour vivre , je ne me glorifierois guère de celui-ci. Vous deviez croire qu’un homme qui a passé sa vie à s’exercer à cette chétive industrie en sait là-dessus plus que vous qui ne vous en occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas d’abord montré mes coups de maître,
c’est qu’il ne faut pas se presser d’étaler étourdiment ce qu’on sait : j’ai toujeurs soin de conserver mes meilleurs tours pour l’occasion, et après celui-ci j’en ai d’autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, messieurs , je viens de bon cœur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n’en pas abuser pour me nuire , et d’être plus retenus une autre fois.
Alors il nous montre sa machine , et nous voyons avec la dernière surprise qu’elle ne consiste qu’en un aimant fort et bien armé , qu’un enfant caché sous la table faisoit mouvoir sans qu’on s’en aperçut.
L’homme replie sa machine ; et, après lui avoir fait nos remercîments et nos excuses , nous voulons lui faire un présent; il le refuse. « Non, messieurs, je n’ai pas assez à me » louer de vous pour accepter vos dons; je » vous laisse obligés à moi malgré vous; c’est » ma seule vengeance. Apprenez qu’il y a de » la générosité dans tous les états ; je fais » payer mes tours et non mes leçons. »
En sortant, il m’adresse à moi nommément et tout haut une réprimande. J’excuse volontiers, me dit-il, cet enfant; il n’a péché que par ignorance. Mais vous, monsieur, qui deviez connoître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire ? Puisque vous vivez ensemble , comme le plus âgé vous lui devez vos soins , vos conseils ; votre expérience est l’autorité