‹ Émile (volume 3)Chapitre 144 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

qui doit le conduire. En se reprochant , étant grand , les torts de sa jeunesse , il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l’aurez pas averti *.

Il part et nous laisse tous deux très-confus. Je me blâme de ma molle facilité ; je promets à l’enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt , et de l’avertir de ses fautes avant qu’il en fasse ; car le temps approche où nos rapports vont changer, et où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade : ce changement doit s’amener par degrés ; il faut tout prévoir , et tout prévoir de fort loin.

Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur Socrate; à peine osonsnous lever les yeux sur lui : il nous comble d’honnêtetés , et nous place avec une distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à l’ordinaire ; mais il s’amuse et se

1 Ai-jc dû supposer quelque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues? At-on dû me supposer assez stupide moi-meme pour donner naturellement ce langage à un bateleur? Je croyois avoir fait preuve au moins du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l’esprit de leur état. Voyez encore la fin de l'alinéa suivant. N étoit-ee pas tout dire pour tout autre que M. Formey?

complaît long-temps à celui du canard , en nous regardant souvent d’un air assez fier. Nous savons tout et nous ne soufflons pas. Si mon élève osoit seulement ouvrir la bouche, ce seroit un enfant à écraser.

Tout le détail de cet exemple importe plus qu’il ne semble. Que de leçons dans une seule ! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l’humiliation , les disgrâces 1 , soyez sûr qu’il n’en reviendra de long-temps un second. Que d’apprêts ! direzvous. J’en conviens, et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.

Ayant appris que l’aimant agit à travers les autres corps, nous n’avons rien déplus pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue : une table évidée , un bassin très-plat ajusté sur cette table , et rempli de quelques lignes d’eau, un canard fait avec un peu plus de soin , etc. Souvent attentif autour du bassin, nous remarquons enfin que le

1 Cette humiliation, ces disgrâces, sont donc de ma façon , et non pas de celle du bateleur. Puisque M. Formey vouloit de mon vivant s’emparer de mon livre, et le faire imprimer sans autre façon que d’en ôter mon nom pour y mettre le sien , il dcvoit du moins prendre la peine, je ne dis pas de le composer, mais de le lire.

( Voyez la note relative à Formey, ci-dcvant page ’J. )

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