‹ Émile (volume 3)Chapitre 150 sur 235 · L I Y R F. III · texte numérisé non relu

L I Y R F. III

JEAN- JACQUES

Me croyez-vous en meilleur état que vous ? et pensez -vous que je me fisse faute cle pleurer si je pouvois déjeuner de mes larmes? Il ne s’agit pas de pleurer, il s’agit de se reconnoître. Voyons votre montre; quelle heure est-il ?

Il est midi , et je suis à jeun.

JEAN-JACQUES

Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun.

Oh ! que vous devez avoir faim !

JEAN-JACQUES

Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c’est justement l’heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency?

Oui; mais hier nous voyions la forêt, et d’ici nous ne voyons pas la ville.

JEAN- JACQUES

Voilà le mal.... Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position ?

O mon bon ami?

JEAN— JACQUES

Ne disions-nous pas que la forêt étoit

Au nord de Montmorency.

JEAN-JACQÜES.

Par conséquent Montmorency doit être

Au sud de la forêt.

JEAN-JACQüES.

Nous avons un moyen de trouver le nord à midi.

Oui, par la direction de l’ombre.

JEAN-JACQÜES.

Mais le sud ?

Comment faire?

JEAN-JACQOFS.

Le sud est l’opposé du nord.

Cela est vrai ; il n’y a qu’à chercher l’opposé de l’omhre. Oh! voilà le sud! voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce côté ; cherchons de ce côté.

JEAN-JACQUES

Vous pouvez avoir raison ; prenons ce 6entier à travers le bois.

li I V 11 B IH.

Émile, frappant des mains et poussant un cri

de joie.

Ah! je vois Montmorency! le voilà tout devant nous , tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner; courons vite : l’astronomie est bonne à quelque chose.

Prenez garde que, s’il ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu’il n’oubliera de sa vie la leçon de cette journée ; au lieu que , si je n’avois fait que lui supposer tout cela dans sa chambre , mon discours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu’on peut par les actions , et ne dire que ce qu’on ne sauroit faire.

Le lecteur ne s’attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d’ étude : mais , de quoi qu’il soit question , je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l’élève; car, encore une fois, le mal n’est pas dans ce qu’il n’entend point, mais dans ce qu’il croit entendre.

Je me souviens que , voulant donner à un enfant du goût pour la chimie , après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques , je lui expliquois comment se faisoit l’encre. Je lui disois que sa noirceur ne venoit que d’un fer très-divisé , détaché du vitriol , et précipité par une liqueur alkaline.

Au milieu de ma docte explication , le petit traître m’arrêta tout court avec ma question que je lui avois apprise : me voilà fort embarrassé.

Après avoir un peu rêvé , je pris mon parti ; j’envoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison , et d’autre vin à huit sous chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution d’alkali fixe ; puis , ayant devant moi , dans deux verres , de ces deux différents vins1, je lui parlai ainsi :

On falsifie plusieurs denrées pour les faire paroître meilleures qu’elles ne sont. Ces falsifications trompent l’œil et le goût ; mais elles sont nuisibles , et rendent la chose falsifiée pire , avec sa belle apparence , qu’elle n’étoit auparavant.

On falsifie surtout les boissons , et surtout les vins , parce que la tromperie est plus difficile à connoître et donne plus de profit au trompeur.

La falsification des vins verts ou aigres se fait avec de la litharge : la litharge est une préparation de plomb. Le plomb uni aux acides fait un sel fort doux , qui corrige au goût la verdeur du vin , mais qui est un poison pour ceux qui le boivent. Il importe donc , avant

1 A chaque explication qu’on veut donner à 1 enfant , un petit appareil qui la précède sert beaucoup à Je »eu dre atteutif.

CIVRE III.

de boire du vin suspect , de savoir s’il est lithargiré ou s’il ne l’est pas. Or , voici comment je raisonne pour découvrir cela.

La liqueur du vin ne contient pas seulement de l’esprit inflammable, comme vous l’avez vu par l’eau-de-vie qu’on en tire ; elle contient encore de l’acide , comme vous pouvez le connoître par le vinaigre et le tartre qu’on en tire aussi.

L’acide a du rapport aux substances métalliques , et s’unit avec elles par dissolution pour former un sel composé , tel , par exemple , que la rouille , qui n’est qu’un fer dissous par l’acide contenu dans l’air ou dans l’eau , et tel aussi que le vert de gris , qui n’est qu’un cuivre dissous par le vinaigre.

Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alkalines qu’aux substances métalliques , en sorte que par l’intervention des premières dans les sels composés dont je viens de vous parler, l’acide est forcé de lâcher le métal auquel il est uni , pour s’attacher à l’alkali.

Alors la substance métallique , dégagée de l’acide qui la tenoit dissoute, se précipite et rend la liqueur opaque.

Si donc un de ces deux vins est lithargiré , son acide tient la litharge en dissolution. Que j’y verse de la liqueur alkaline, elle forcera l’acide de quitter prise pour s’unir à elle ; le plomb, n’étant pins tenu en dissolution , re-

paroîtra , troublera la liqueur , et se précipitera enfin dans le fond du verre.

S’il n’y a point de plomb 1 ni d’aucun métal dans le vin, l’alkali s’unira paisiblement 2 3 avec l’acide, le tout restera dissous, et il ne se fera aucune précipitation.

Ensuite je versai de ma liqueur alkaline successivement dans les deux verres : celui du vin de la maison resta clair et diaphane ; l’autre en un moment fut trouble , et au bout d’une heure on vit clairement le plomb précipité dans le fond du verre.

Voilà , repris-je , le vin naturel et pur dont on peut boire , et voici le vin falsifié qui empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connoissances dont vous me demandiez l’utilité : celui qui sait bien comment se fait l’encre sait connoître aussi les vins frelatés.

J’étois fort content de mon exemple, et cependant je m’aperçus que l’enfant n’en étoit

1 Les ■vins qu’on vend en detail chez les marchands de vin de Paris, quoiqu’ils ne soient pas tous lithargire's, sont rarement exempts de plomb , parce que les comptoirs de

ces marchands sont garnis de ce métal , et que le vin qui se répand dans la mesure en passant et séjournant sur ce plomb en dissout toujours quelque partie. Il est e'trange qu’un abus si manifeste et si dangereux soit souffert par la police. Mais il est vrai que les gens aisés, ne buvant guèie de ces vins-là , sont peu sujets à en être empoisonnés.

3 L’acide, végétal est fort doux. Si c’e'toit un acide minéral et qu’il rût, moins étendu, 1 union ne se feroit pas sans effervescence.

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point frappé. J’eus besoin d’un peu de temps pour sentir que je n’avois fait qu’une sottise : car , sans parler de l’impossibilité qu’à douze ans un enfant pût suivre mon explication , l’utilité de cette expérience n’entroit pas dans son esprit, parce qu’ayant goûté des deux vins et les trouvant bons tous deux, il ne joignoit aucune idée à ce mot de falsification que je pensois lui avoir si bien expliqué. Ces autres mots malsain , poison , n’avoient même aucun sens pour lui ; il étoit là-dessus dans le cas de l’historien du médecin Philippe : c’est le cas de tous les enfants.

Les rapports des effets aux causes dont nous n’apercevons pas la liaison , les biens et les maux dont nous n’avons aucune idée , les besoins que nous n’avons jamais sentis, sont nuis pour nous • il est impossible de nous in-v téresser par eux à rien faire qui s’y rappor te. On voit à quinze ans le bonheur d’un homme sage y comme à trente la gloire du paradis. Si l’on ne conçoit bien l’un et l’autre , on fera peu de chose pour les acquérir ; et , quand même on les concevroit , on fera peu de chose encore si on ne les désire , si on ne les sent convenables à soi. Il est aisé de convaincre un enfant que ce qu’on lui veut enseigner est utile : mais ce n’est rien de le convaincre si l’on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer , il n’y a que la passion qui ous fasse agir : et com-

ment se passionner pour des intérêts qu’on n’a point encore ?

Ne montrez jamais rien à l’enfant qu’il ne puisse voir. Tandis que l’humanité lui est presque étrangère, ne pouvant l’élever à l’état d’homme , rabaissez pour lui l’homme à l’état d’enfant. En songeant à ce qui lui peut être utile dans un autre âge , ne lui parlez que de ce dont il voit dès à présent l’utilité. Du reste , jamais de comparaisons avec d’autres enfants , point de rivaux , point de concurrents , même à la course, aussitôt qu’il commence à raisonner : j’aime cent fois mieux qu’il n’apprenne point ce qu’il n’apprendroit que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès qu’il aura faits : je les comparerai à ceux qu’il fera l’année suivante : je lui dirai : Vous êtes grandi de tant de lignes ; voilà le fossé que vous sautiez , le fardeau que vous portiez ; voici la distance où vous lanciez un caillou , la carrière que vous parcouriez d’une haleine , etc. ; voyons maintenant ce que vous ferez. Je l’excite ainsi sans le rendre jaloux de personne. Il voudra se surpasser , il le doit : je ne vois nul inconvénient qu’il soit émule de lui-même.

Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. On dit qu’Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences , pour mettre ses découvertes à l’abri d’un déluge. S’il les eût bien imprimées dans la

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