LIVRE III
mie , la morale même et le droit des gens , entreront dans mon explication, de manière à donner à mon élève une grande idée de toutes ces sciences et un grand désir de les apprendre. Quand j’aurai tout dit , j’aurai fait l’étalage d’un vrai pédant, auquel il n’aura pas compris une seule idée.Ilauroit grande envie de me demander comme auparavant à quoi sert de s’orienter ; mais il n’ose , de peur que je ne me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre d’entendre ce qu’on l’a forcé d’écouter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.
Mais notre Emile , plus rustiquement élevé , et à qui nous donnons avec tant de peine une conception dure , n’écoutera rien de tout cela. Du premier mot qu’il n’entendra pas il va s’enfuir, il va folâtrer par la chambre et me laisser pérorer tout seul. Cherchons une solution plus grossière ; mon appareil scientifique ne vaut rien pour lui.
Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m’a interrompu par son importune question , A quoi sert cela? Vous avez raison, lui dis-je; il y faut penser à loisir ; et si nous trouvons que ce travail n’est bon à rien , nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d’amusements utiles. On s’occupe d’autre chose, et il n’est plus question de géographie du reste de la journée.
35o ÉMILE.
Le lendemain matin je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner : il ne demande pas mieux; pour courir, les enfants sont toujours prêts , et celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt, nous parcourons les champeaux, nous nous égarons , nous ne savons plus où nous sommes ; et, quand il s’agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe , la chaleur vient , nous avons faim ; nous nous pressons , nous errons vainement de côté et d’autre , nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnoitre. Bien échauffés , bien recrus , bien affamés , nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Emile, que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, et qu’un simple taillis nous le cache; mais ce taillis est une forêt pour lui , un homme de sa stature est enterré dans des buissons.
Après quelques moments de silence , je lui dis d’un air inquiet : Mon cher Emile , comment ferons-nous pour sortir d’ici?
Émile, en nage , et pleurant a chaudes larmes.
Je n’en sais rien. Je suis las; j’ai faim; j’ai soif; je n’en puis plus.