LIVRE III
tantes notre Émile ne tirera-t-il point là-dessus de son Robinson ! Que pensera-t-il en voyant que les arts ne se perfectionnent qu’en se subdivisant , en multipliant à l’infini les instruments des uns et des autres? Il se dira : Tous ces gens-là sont sottement ingénieux : on croiroit qu’ils ont peur que leurs bras et leurs doigts ne leur servent à quelque chose , tant ils inventent d’instruments pour s’en : passer. Pour exercer un seul art ils sont as-
j servis à mille autres ; il faut une ville à chaque ouvrier. Pour mon camarade et moi, nous mettons notre génie dans notre adresse ; c nous nous faisons des outils que nous puis- | sions porter partout avec nous. Tous ces gens l si fiers de leurs talents dans Paris ne sauroient rien dans notre île , et seroient nos apprentis j à leur tour.
Lecteur , ne vous arrêtez pas à voir ici l’exercice du corps et l’adresse des mains de notre élève ; mais considérez quelle direction ) nous donnons à ces curiosités enfantines ; considérez le sens , l’esprit inventif, la prévoyance; considérez quelle tête nous allons lui former. Dans tout ce qu’il verra, dans tout ce qu’il fera , il voudra tout connoître , il voudra savoir la raison de tout; d’instrument en instrument, il voudra toujours remonter au premier ; il n’admettra rien par t supposition; il refuseroit d’apprendre ce qui a ! demandéroit une connoissance antérieure qu’il
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n’auroit pas : s’il voit faire un ressoit, il voudra savoir comment l’acier a été tiré de la mine ; s’il voit assembler les pièces d’un coffre , il voudra savoir comment l’arbre a été coupé; s’il travaille lui-même , à chaque outil dont il se sert , il ne manquera pas de se dire: Si je n’avois pas cet outil, comment m’y prendrois-je pour en faire un semblable ou pour m’en passer?
Au reste, une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lesquelles le maître se passionne est de supposer toujours le même goût à l’enfant : gardez , quand l’amusement du travail vous emporte, que lui cependant ne s’ennuie sans vous l’oser témoigner. L’enfant doit être tout «à la chose ; mais vous devez être tout à l’enfant, l’observer, l’épier sans relâche, et, sans qu’il y paroisse , pressentir tous ses sentiments d’avance, et prévenir ceux qu’il ne doit pas avoir, l’occuper enfin de manière que non-seulement il se sente utile à la chose, mais qu’il s’y plaise à force de bien comprendre à quoi sert ce qu’il fait.
La société des arts consiste en échanges d’industrie , celle du commerce en échanges de choses , celle des banques en échanges de signes et d’argent ; toutes ces idées se tiennent , et les notions élémentaires sont déjà prises ; nous avons jeté les fondements de tout cela dès le premier âge, à l’aide du jardinier Robert. Il ne nous reste maintenant