LITRE III
grand prix que l’or , et le verre que le diamant : de même , il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu’un Lempereur, un Le Blanc , et tous les joailliers de l’Europe ; un pâtissier est surtout à ses yeux un homme très-important , et il donneroit toute l’académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des lombards. Les orfèvres , les graveurs , les doreurs , les brodeurs , ne sont , à son avis, que des fainéants qui s’amusent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de l’horlogerie. L’heureux enfant jouit du temps sans en être esclave; il en profite et n’en connoît pas le prix. Le calme des passions , qui rend pour lui sa succession toujours égale, lui tient lieu d’instrument pour le mesurer au besoin '. En lui supposant une montre , aussi-bien qu’en le faisant pleurer , je me donnois un Emile vulgaire pour être utile et me faire entendre ; car, quant au véritable, un enfant si différent des autres ne serviroit d’exemple à rien.
Il y a un ordre non moins naturel et plus judicieux encore, par lequel on considère les arts selon les rapports de nécessité qui les lient , mettant au premier rang les plus indépendants , et au dernier ceux qui dépendent
1 Le temps perd pour nous sa mesure , quand nos passions veulent régler son cours à leur gré. La montre du sage est l égalité d'humeur et la paix de 1 âme il est toujours à son heure, el il la connoît toujours.
d’un plus grand nombre d’autres. Cet ordre , qui fournit d’importantes considérations sur celui de la société générale, est semblable au précédent , et soumis au même renversement dans l’estime des hommes ; en sorte que l’emploi des matières premières se fait dans des métiers sans honneur, presque sans profit, et que plus elles changent de main , plus la main-d’œuvre augmente de prix et devient honorable. Je n’examine pas s’il est vrai que l’industrie soit plus grande et mérite plus de récompense dans les arts minutieux qui donnent la dernière forme à ces matières, que dans le premier travail qui les convertit à l’usage des hommes : mais je dis qu’en chaque chose l’art dont l’usage est le plus général et le plus indispensable est incontestablement celui qui mérite le plus d’estime, et que celui à qui moins d’autres arts sont nécessaires la mérite encore par-dessus les plus subordonnés , parce qu’il est plus libre et plus près de l’indépendance. Voilà les véritables règles de l’appréciation des arts et de l’industrie; tout le reste est arbitraire et dépend de l’opinion.
Le premier et le plus respectable de tous les arts est l’agriculture : je mettrois la forge au second rang, la charpente au troisième, et ainsi de suite. L’enfant qui n’aura point été séduit parles préjugés vulgaires en jugera précisément ainsi. Que de réflexions impor-