‹ Émile (volume 3)Chapitre 158 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

N’allez pas plus loin que cela , et n’entrez point dans l’explication des effets moraux de cette institution. En toute chose il importe de bien exposer les usages avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfants comment les signes font négliger les choses , comment de la monnoie sont nées toutes les chimères de l’opinion , comment les pays riches d’argent doivent être pauvres de tout, vous traiteriez ces enfants non-seulement en philosophes , mais en hommes sages , et vous prétendriez leur faire entendre ce que peu de philosophes même ont bien conçu.

Sur quelle abondance d’objets intéressants ne peut-on point tourner ainsi la curiosité d’un élève , sans jamais quitter les rapports réels et matériels qui sont à sa portée, ni souffrir qu’il s’élève dans son esprit une seule idée qu’il ne puisse pas concevoir ! L’art du maître est de ne laisser jamais appesantir ses observations sur des minuties qui ne tiennent à rien , mais de rapprocher sans cesse des grandes relations qu’il doit connoître un jour pour bien juger du bon et du mauvais ordre de la société civile. Il faut savoir assortir les entretiens dont on l’amuse au tour d’esprit qu’on lui a donné. Telle question , qui 11e pourroit pas même effleurer l’attention d’un autre , va tourmenter Emile pendant six mois.

Nous allons dîner dans une maison opu-

vm.

lente ; nous trouvons les apprêts d’un festin , beaucoup de monde , beaucoup de laquais , beaucoup de plats , un service élégant et fin. Tout cet appareil déplaisir et de fête a quelque chose d’enivrant qui porte à la tête quand on n’y est pas accoutumé. Je pressens l’effet de tout cela sur mon jeune élève. Tandis que le repas se prolonge , tandis que les services se succèdent, tandis qu’autour de la table régnent mille propos bruyants , je m’approche de son oreille, et je lui dis : Par combien de mains estimeriez-vous bien qu’ait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que d’y arriver? Quelle foule d'idées j’éveille dans son cerveau par ce peu de mots ! A l’instant voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve , il réfléchit , il calcule , il s’inquiète. Tandis que les philosophes , égayés par le vin , peut-être par leurs’ voisines , radotent et font les enfants, le voilà lui philosophant tout seul dans son coin : il m’interroge ; je refuse de répondre , je le renvoie à un autre temps ; il s’impatiente , il oublie de manger et de boire , il brûle d’être hors de table pour m’entretenir à son aise. Quel objet pour sa curiosité ! quel texte pour son instruction ! Avec un jugement sain que rien n’a pu corrompre, que pensera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution , que vingt millions de mains peut-être ont long-temps travaillé, qu il en a

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