‹ Émile (volume 3)Chapitre 159 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

coûté la vie peut-être à des milliers d’hommes , et tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde-robe.

Épiez avec soin les conclusions secrètes qu’il tire en son cœur de toutes ces observations. Si vous l’avez moins bien gardé que je ne le suppose, il peut être tenté de tourner ses réflexions dans un autre sens , et de se regarder comme un personnage important au monde , en voyant tant de soins concourir pour apprêter son dîner. Si vous pressentez ce raisonnement , vous pouvez aisément le prévenir avant qu’il le fasse , ou du moins en effacer aussitôt l’impression. Ne sachant encore s’approprier les choses que par une jouissance matérielle , il ne peut juger de leur convenance ou disconvenance avec lui que par des rapports sensibles. La comparaison d’un dîner simple et rustique , préparé par l’exercice, assaisonné par la faim, parla liberté, par la joie, avec son festin si magnifique et si compassé , suffira pour lui faire sentir que tout l’appareil du festin ne lui ayant donné aucun profit réel, et son estomac sortant tout aussi content de la table du paysan que de celle du financier , il n’y avoit rien à l’un de plus qu’à l’autre qu’il pût appeler véritablement sien.

Imaginons ce qu’en pareil cas un gouverneur pourra lui dire. Rappelez-vous bien ces

deux repas , et décidez en vous-même lequel vous avez fait avec le plus de plaisir ; auquel avez-vous remarqué le plus de joie? auquel a-t-on mangé de plus grand appétit , bu plus gaiement , ri de meilleur cœur? lequel a duré le plus long-temps sans ennui , et sans avoir besoin d’être renouvelé par d’autres services? Cependant voyez la différence : ce pain bis , que vous trouvez si bon, vient du blé recueilli par ce paysan , son vin noir et grossier, mais désaltérant et sain , est du cru de sa vigne ; le linge vient de son chanvre, filé l’hiver par sa femme , par ses filles , par sa servante ; nulles autres mains que celles de sa famille n’ont fait les apprêts de sa table ; le moulin le plus proche et le marché voisin sont les bornes de l’univers pour lui. En quoi donc avez-vous réellement joui de tout ce qu’ont fourni de plus la terre éloignée et la main des hommes sur l’autre table ? Si tout cela ne vous a pas fait faire un meilleur repas , qu’avez-vous gagné à. cette abondance? qn’y avoit-il là qui fût fait pour vous? Si vous eussiez été le maître de la maison , pourra-til ajouter , tout cela vous fût resté plus étranger encore : car le soin d’étaler aux yeux des autres votre jouissance eût achevé de vous l’ôter : vous auriez eu la peine, et eux le plaisir.

Ce discours peut être fort beau ; mais il ne' yaut rien pour Émile, dont il passe la portée.

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