LIVRE I
mon élere puisse être habitant de la terre , je le prendrai dans une zone tempérée; en France, par exemple , plutôt qu’ailleurs.
Dans le nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat ; dans le midi ils consomment peu sur un sol fertile : de là naît une nouvelle différence qui rend les uns laborieux et les autres contemplatifs. La société nous offre en un même lieu l’image de ces différences entre les pauvres et les riches : les premiers habitent le sol ingrat, et les autres le pays fertile.
Le pauvre n’a pas besoin d’éducation; celle de son état est forcée; il n’en sauroit avoir d’autre : au contraire , l’éducation que le riche reçoit de son état est celle qui lui convient le moins et pour lui- même et pour la société. D’ailleurs , l’éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or il est moins raisonnable d’élever un pauvre pour être riche qu’un riche pour être pauvre ; car , à proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc un riche ; nous serons sûrs au moins d’avoir fait un homme de plus , au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-même.
Par la même raison je ne serai pas fâché qu’Emile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.
Émile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son
père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma première ou plutôt ma seule condition.
J’y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un à l’autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle , et je voudrois même que l’élève et le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu’ils envisagent dans l’éloignement leur séparation, sitôt qu’ils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers l’un à l’autre , ils le sont déjà ; chacun fait son petit système à part ; et tous deux , occupés du temps où ils ne seront plus ensemhle, n’y restent qu’à contrecœur. Le disciple ne regarde le maître que comme l’enseigne et le fléau de l’enfance : le maître ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d’être déchargé : ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés l’un de l’autre ; et comme il n’y a jamais entre eux de véritable attachement, l’un doit avoir peu de vigilance , l’autre peu de docilité.
Mais quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemhle, il leur importe de se faire aimer l’un de l’autre, et par cela même ils se deviennent chers. L’élève ne rougit point de suivre dans son enfance l'ami qu’il
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doit avoir étant grand ; le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, et tout le mérite qu’il donne à son élève est un fonds qu’il place au profit de ses vieux jours.
Ce traité fait d’avance suppose un accouchement heureux , un enfant bien formé , vigoureux et sain. Un père n’a point de choix et ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfants sont également ses enfants ; il leur doit à tous les mêmes soins- et la même tendresse. Qu’ils soient estropiés ou non , qu’ils soient languissants ou robustes , chacun d’eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, et le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu’entre les conjoints.
Mais quiconque s’impose un devoir que la nature ne lui a point imposé doit s’assurer auparavant des moyens de le remplir; autrement il se rend comptable même de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui se charge d’un élève infirme et valétudinaire, change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade , il perd à soigner une vie inutile le temps qu’il destinoit à en augmenter le prix; il s’expose à voir une mère éplorée lui reprocher un jour la mort d’un fils qu’il lui aura long-temps conservé.
Je ne me chargerois pas d’un enfant maladif et cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d’un élève toujours inu-
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tile à lui -même et aux autres, qui s’occupe uniquement à se conserver, et dont le corps nuise à l’éducation de l’âme. Que ferois-je en lui prodiguant vainement mes soins , sinon doubler la perte de la société et lui ôter deux hommes pour un ? Qu’un autre à mon défaut se charge de cet infirme, j’y consens, et j’approuve sa charité ; mais mon talent à moi n’est pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu’à s’empêcher de mourir.
Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme : un bon serviteur doit être robuste. Je sais que l’intempérance excite les passions ; elle exténue aussi le corps à la longue : les macérations , les jeûnes, produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est foible , plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.
Un corps débile affoiblit l’âme. De là l’empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais pour moi de quelle maladie nous guérissent les médecins , mais je sais qu ils nous en donnent de bien funestes ; la lâcheté , la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres? ce sont des hommes qu’il