LIVRE I
nous faut , et l’on n’en voit point sortir de leurs mains.
La médecine est à la mode parmi nous ; elle doit l’être. C’est l’amusement des gens oisifs et désœuvrés , qui ne sachant que faire de leur temps le passent à se conserver. S’ils avoient eu le malheur de naître immortels, ils seroient les plus misérables des êtres : une vie qu’ils n’auroient jamais peur de perdre ne seroit pour eux d’aucun prix. Il faut à ces genslà des médecins qui les menacent pour les flatter, et qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n’être pas morts.
Je n’ai nul dessein de m’étendre ici sur la vanité de la médecine. Mon objet n’est que de la considérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m’empêcher d’observer que les hommes font sur son usage les mêmes sophismes que sur la recherche de la vérité. Ils supposent toujours qu’en traitant un malade on le guérit, et qu’en cherchant une vérité on la trouve. Ils ne voient pas qu’il faut balancer l’avantage d’une guérison que le médecin opère par la mort de cent malades qu’il a tués, et l’utilité d’une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps. La science qui instruit et la médecine qui guérit sont bonnes sans doute ; mais la science qui trompe et la médecine qui tue sont mauvaises, Apprenez-nous donc à les
distinguer. Voilà le nœud de la question. Si nous savions ignorer la vérité, nous ne serions jamais les dupes du mensonge; si nous savions ne vouloir pas guérir malgré la nature, nous ne mourrions jamais par la main du médecin : ces deux abstinences seroient sages; on gagneroit évidemment à s’y soumettre. Je ne dispute donc pas que la médecine ne soit utile à quelques hommes, mais je dis qu’elle est funeste au genre humain.
On me dira , comme on fait sans cesse , que les fautes sont du médecin, mais que la médecine en elle-même est infaillible. A la bonne heure; mais qu’elle vienne donc sans le médecin ; car , tant qu’ils viendront ensemble , il y aura cent fois plus à craindre des erreurs de l’artiste qu’à espérer du secours de l’art. *
Cet art mensonger , plus fait pour les maux de l’esprit que pour ceux du corps , n’est pas plus utile aux uns qu’aux autres : il nous guérit moins de nos maladies qu’il ne nous en imprime l’effroi; il recule moins la mort qu’il ne la fait sentir d’avance ; il use la vie au lieu de la prolonger ; et , quand il la prolongeroit ,
* Bernardin de Saint-Pierre ( préambule de Y Arcadie, note 8) nous apprend que Rousseau lui dit un jour : « Si » je faisois une nouvelle e'dition de mes ouvrages, j’adou- » cirois ce que j'ai e'crit sur les médecins. Il n’y a pas » d’état qui demande autant d’études que le leur. Par i> tout pays, ce sont les hommes les plus véritablement » savants. •