‹ Émile (volume 3)Chapitre 168 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

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autres ne vous touche point; vous n’avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter , point de suisse à fléchir , point de courtisanne à payer, et qui pis esta encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires, peu vous importe : cela ne vous empêchera pas , vous , dans votre vie obscure , d’être honnête homme et d’avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : Maître , j’ai besoin d’ouvrage. Compagnon, mettez-vous là, travaillez. Avant que l’heure du dîner soit venue , vous avez gagné votre dîner : si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vécu libre , sain , vrai, laborieux, juste. Ce n’est pas perdre son temps que d’en gagner ainsi.

Je veux absolument qu’Emile apprenne un métier. Un métier honnête au moins , direz-vous. Que signifie ce mot? Tout métier utile au public n’est-il pas honnête? Je ne veux point qu’il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke; je ne veux qu’il soit ni musicien , ni comédien , ni faiseur de livres'. A ces professions

1 Vous 1 êtes Lien , vous, me dira-t-on. Je le suis pour mon mallieur, je l'avoue ; el mes loris, que je pense avoir assez expiés, ne sont pas pour autrui des raisons d en avoir de semblables. Je n’écris pas pour excuser mes fautes , mais pour empêcher mes lecteurs de les imiter.

près et les autres qui leur ressemblent , qu’il prenne celle qu’il voudra ; je ne prétends le gêner en rien. J’aime mieux qu’il soit cordonnier que poète ; j’aime mieux qu’il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais , direz-vous , les archers , les espions , les bourreaux , sont des gens utiles. Il ne tient qu’au gouvernement qu’ils ne le soient point. Mais , passons ; j’avois tort : il ne suffit pas de choisir un métier utile , il faut encore qu’il 11’exige pas des gens qui l’exercent des qualités d’âme odieuses, et incompatibles avec l’humanité. Ainsi, revenant au premier mot , prenons un métier honnête: mais souvenons-nous toujours qu’il n’y a point d’honnêteté sans l’utilité.

Un célèbre auteur de ce siècle 1 , dont les livres sont pleins de grands projets et de petites vues , avoit fait vœu , comme tous les prêtres de sa communion, de n’avoir point de femmes en proprb; mais se trouvant plus scrupuleux que les autres sur l’adultère, on dit qu’il prit le parti d’avoir de jolies servantes , avec lesquelles il réparoit de son mieux l’outrage qu’il avoit fait à son espèce par ce téméraire engagement. Il regardoit comme un devoir de citoyen d’en donner d’autres à la patrie, et du tribut qu’il lui payoit en ce genre il peuploit la classe des artisans. Sitôt que ces enfants étoient en âge,

1 L’abbé de Saint-Pierre.

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