LIVRE III. 38g
tout cela, quand, justement dégoûté du monde , vous dédaignerez les moyens sans lesquels on n’y peut réussir? Vous avez étudié la politique et les intérêts des princes : voilà qui va fort bien ; mais que ferez-vous de ces connoissances, si vous ne savez parvenir aux ministres , aux femmes de la cour , aux chefs des bureaux, si vous n’avez le secret de leur plaire , si tous ne trouvent en vous le fripon qui leur convient? Vous êtes architecte ou peintre : soit; mais il faut faire connoitre votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au salon? Oh! qu’il n’en va pas ainsi ! Il faut être de l’Académie ; il y faut même être protégé pour obtenir au coin d’un mur quelque place obscure. Quittez-moi la règle et le pinceau ; prenez un fiacre , et courez de porte en porte : c’est ainsi qu’on acquiert la célébrité. Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui n’entendent que par geste , et dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez-vous enseigner ce que vous avez appris et devenir maître de géographie , ou de mathématiques , ou de langues , ou de musique , ou de dessin ; pour cela même il faut trouver des écoliers , par conséquent des prôneurs. Comptez qu’il importe plus d’être charlatan qu’habile, et que, si vous ne savez de métier que le vôtre, jamais vous ne serez qu’un ignorant.
Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d’autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dan9 ce lâche abaissement? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent; jouet plus que jamais de l’opinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de voire sort? Comment mépriserez-vous la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister? Vous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches; vous n’avez fait qu’empirer votre esclavage et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre; c’est le pire état où l’homme puisse tomber.
Mais , au lieu de recourir pour vivre à ces hautes eonnoissances qui sont faites pour nourrir l’âme et non le corps , si vous recourez , au besoin , «à vos mains et à l’usage que vous en savez faire , toutes les difficultés disparoissent, tous les manèges deviennent inutiles ; la ressource est toujours prête au moment d’en user; la probité, l’honneur , ne sont plus un obstacle à la vie: vous n avez plus besoin d’être lâche et menteur devant les grands , souple et rampant devant les fripons , vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur , ce qui est à peu près la même chose quand on n’a rien : l’opinion des