LIVRE III
entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public armé d’une doloire et ceint d’un tablier de peau , je ne vois plus en lui qu’un esclave de l’opinion , prêt à rougir de bien faire , sitôt qu’on se rira des honnêtes gens. Toutefois cédons au préjugé des pères tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfants. Il n’est pas nécessaire d’exercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes ; il suffit de n’en estimer aucune au-dessous de soi. Quand on a le choix et que rien d’ailleurs ne nous détermine , pourquoi ne consulteroit-on pas l’agrément, l’inclination, la convenance entre les professions de même rang? Les travaux des métaux sontutiles, etmême les plus utiles de tous ; cependant, à moins qu’une raison particulière ne m’y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal , un serrurier, un forgeron; je n’aimerois pas à lui voir, dans sa forge, la figure d’un cyclope. De même , je n’en ferai pas un maçon , encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent ; mais qui peut choisir doit avoir égard à la propreté , car il n’y a point là d’opinion : sur ce point les sens nous décident.Enfin, je n’aimerois pas ces stupides professions dont les ouvriers, sans industrie et presque automates, n’exercent jamais leurs mains qu’au même travail ; les tisserands , les faiseurs de bas, le scieurs de pierre: à quoi sert d’em-
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ployer à ces métiers des hommes de sens ? c’est une machine qui en mène une autre.
Tout bien considéré, le métier que j’aimerois le mieux qui fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s’exercer dans la maison ; il tient suffisamment le corps en haleine; il exige dans l’ouvrier de l’adresse et de l’industrie ; et . dans la forme des ouvrages que l’utilité détermine, l’élégance et le goût ne sont pas exclus.
Que si par hasard le génie de votre élève étoit décidément tourné vers les sciences spéculatives, alors je neblâmerois pas qu’on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu’il apprît, par exemple, à faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes , etc.
Quand Émile apprendra son métier, je veux l’apprendre avec lui ; car je suis convaincu qu’il n’apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, et nous ne prétendrons point être traités en messieurs, mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour lire : pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon ? Le Czar Pierre étoit charpentier au chantier, tambour dans ses propres troupes : pensez-vous que ce prince ne vous valût pas par la naissance ou par le mérite? Voue comprenez que cen’est point à Émile