LIVRE III. 4°I
que je dis cela; c’est à vous, qui que vous puissiez être.
Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre temps à l’établi. Nous ne sommes pas seulement apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes; et l’apprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que l’autre. Comment ferons-nous donc? Prendrons-nous un maître de rabot une heure par jour, comme on prend un maître àdanser? Non; nous ne serions pas des apprentis, mais des disciples; et notre ambition n’est pas tant d’apprendre la menuiserie que de nous élever à l’état de menuisier. Je suis donc d’avis que nous allions toutes les semaines une ou deux fois au moins passer la journée entière chez le maître , que nous nous levions à son heure , que nous soyons à l’ouvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres ; et qu’après avoir eu l’honneur de souper avec sa famille nous retournions , si nous voulons , coucher dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à la fois; et comment on s’exerce au travail des mains, sans négliger l’autre apprentissage.
Soyons simples en faisant bien. N’allons pas reproduire la vanité par nos soins pour la combattre. S’enorgueillir d’avoir vaincu les préjugés, c’est s’y soumettre. On dit que par un ancien usage de 1^ maison ottomane, le grand-seigneur est obligé de travailler de ses
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mains ; et chacun sait que les ouvrages d’une main royale ne peuvent être que des chefsd’œuvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs-d’œuvre aux grands de la Porte ; et l’ouvrage est payé selon la qualité de l’ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n’est pas cette prétendue vexation ; car au contraire elle est un bien. En forçant les grands de partager avec lui les dépouilles du peuple , le prince est d’autant moins obligé de piller le peuple directement. C’est un soulagement nécessaire au despotisme, et sans lequel cet horrible gouvernement ne sauroit subsister.
Le vrai mal d’un pareil usage est l’idée qu’il donne à ce pauvre homme de son mérite.
Comme le roi Midas, il voit changer en or tout ce qu’il touche, mais il n’aperçoit pas quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes à notre Emile, préservons ses mains de ce riche talent; que ce qu’il fait ne tire pas son prix de l’ouvrier, mais de l’ouvrage. Ne souffrons jamais qu’on juge du sien qu’en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, et non parce qu’il est de lui. Dites de ce qui est bien fait, Voilà qui est bien fait; mais n’ajoutez point , Qui est-ce qui a fait cela ? S il dit lui-même d’un air fier et content de lui, C’est moi qui l’ai fait, ajoutez froidement, Vous ou un antr e, il n’importe ; c’est toujours un travail b ien fait.